Kosmopolitique// Tribune // Tombouctou

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Avoir un avis sur tout ou faire un pas de côté ? Que penser de la destruction des mausolées dans la ville aux 333 saints ?

Dans cette tribune, il ne saurait être question de l’avis des habitants de Tombouctou, nous n’avons pas les moyens de leur donner la parole, ni même de questionner les maliens sur ce qu’ils pensent des destructions qui ont eu lieu en cette fin d’été 2012 dans la ville de Tombouctou. Cela serait absolument passionnant mais en plus d’être difficiles à obtenir, ces paroles laisseraient dans l’ombre une part importante de la question : dans quelle mesure, nous autres européens sommes concernés par la question et dans quelle mesure faut-il condamner a priori ces destructions ? Au nom de quoi ?

Le CPI considère ces destructions de mausolées pensées par le groupe Ansar Eddin comme des crimes de guerre. La procureur du CPI les a d’ailleurs averti explicitement de ce point se fondant sur l’article 8 du traité de Rome. L’ONU a aussi condamné ces actes destructeurs et ces déclarations ne sont rien comparées à la vague médiatique de condamnation. Quels sont les faits ? Des groupes de Touaregs aidés par d’anciens miliciens libyens et des milices islamistes se sont emparés du nord du Mali, avant de se faire déborder par certains groupes islamistes. Ces derniers, dans les villes qu’ils contrôlent et notamment à Tombouctou, se livrent à diverses exactions, viols, vols, destructions, meurtres, et dans le cas qui nous occupe, blasphèmes et destructions de lieu sacré et reconnus par des institutions internationales comme faisant partie du patrimoine de l’humanité.   Au moins sept mausolées auraient été détruits.

Chacun est libre de le déplorer et à titre personnel, je le déplore, non pas tant parce que je tiens aux lieux saints que parce qu’en s’attaquant aux mausolées, ces groupes islamistes s’attaquent à l’histoire de cette ville qui fut très tôt un pôle universitaire, un lieu de recherche, de pensée et d’enseignement. C’est bien cela qui est menacé, plus que les vieilles pierres qui au demeurant n’en sont pas puisque la plupart des mausolées sont construits en terre crue.

Mais reprenons. Les viols, les vols et les meurtres sont au-delà de toute justification possible, même dans le cas d’une guerre (on ne parle pas ici d’actes de guerre mais de crimes de guerre). Il n’est donc pas approprié de chercher à les justifier et l’horreur de ces comportements mérite une condamnation sans appel. Mais l’humanité interdit-elle de détruire des monuments funéraires ? Un groupe nouvellement souverain n’a-t-il pas de manière urgente besoin de redéfinir les bornes du sacré. Si l’on considère ces combattants, non comme des pirates de passage mais comme des envahisseurs -fanatisés- qui prennent en charge la question du sacré. On se souviendra que dans Anthropologie politique, Balandier définit quatre domaines constitutifs d’un ensemble politique -l’ordonnancement intérieur, les rapports avec l’extérieur, le sacré et l’ambiguïté du pouvoir-. Dans cette optique, l’envahisseur a-t-il le choix de détruire symboliquement les mausolées de Sidi Mahmoud, Sidi Moctar, Cheikh el Kebir et Alpha Moya. Oui, évidemment, l’envahisseur aurait pu être plus rusé dans sa façon de s’emparer de la question du sacré.

Mais c’est là que la question bascule. Soit l’on considère que les frontières des sociétés humaines ne changeront plus et que le droit international se fonde sur cet état de fait ; soit l’on considère que le droit international n’est pas capable de maintenir un statu quo de toutes les manières inconnu dans l’histoire humaine et qu’il se contente d’exiger qu’on épargne les monuments jolis, anciens ou sacrés, ces derniers n’étant plus tant des lieux sacrés qu’une antenne du musée mondial contenant le patrimoine culturel de l’humanité. Si Tombouctou a été construite entre le neuvième et le douzième siècle, alors les 333 saints et les 16 mausolées font partie du patrimoine de l’humanité et doivent être sortis des conflits religieux actifs dans la concurrence pour le sacré que se livrent les parties prenantes maliennes. C’est leur valeur sacré qui est niée parce que cette valeur sacrée fut immédiatement, dès leur construction, la valeur politique et religieuse de ces monuments. Nous avons pris l’habitude de conserver des traces du passé pour édifier les générations présentes, mais a-t-on gardé dressée la statuaire soviétique dans les pays convertis à l’économie de marché ? A-t-on poussé des cris d’orfraie lorsque les statues de Lénine ou de Staline furent abattues ? L’UNESCO interviendra-t-elle pour sauver les statues de l’ex président du Turkménistan ?

Pourquoi pas mais si ces exemples choquent, il faut comprendre de quoi il est ici réellement question. Ce n’est pas tant les pierres que l’ONU défend qu’une forme de sacré universelle, au-delà d’un usage local du sacré. L’ONU, l’UNESCO et la CPI demandent une suspension de l’usage local du sacré. On peut comprendre cet usage et ces querelles comme une forme de barbarie qui ne mène qu’à des guerres et à des destructions. C’est aussi ce rapport local au sacré qui conduit à construire les lieux sacrés, venant valider et célébrer un rapport local à l’ordonnancement du monde.

Pour le dire autrement, si j’étais malien et qui plus est si j’étais un habitant de Tombouctou, je serai probablement opposé à ces destructions et je ferais mon possible pour limiter les dégâts. Depuis la France, je suis peiné par ces destructions, irrités par le fait qu’on utilise ces destructions pour justifier une guerre qui vise un rééquilibrage géo-stratégique. Toutefois, je me souviens que lorsque la Commune a eut lieu, les nouveaux gouvernants ont aussi voulu brûler les idoles et cela a fait tomber la colonne Vendôme. Je ne sais au nom de quelle utopie d’une culture mondiale figée et conservée partout dans le monde on interdirait la concurrence sur les choses sacrées, et notamment les édifices sacrés. Les productions humaines ne peuvent de toutes les manières se superposer indéfiniment.  Bref, il s’agit d’un conflit pour le sacré qui concerne les maliens, et si nous souhaitons aider le gouvernement de Bamako, attendons qu’il nous le demande, ou que les maliens manifestent massivement leur désir de voir l’armée française ou l’état français s’engager dans ce conflit. Quoique nous fassions ou pensons, n’oublions pas que c’est au nom d’une certaine conception du sacré qui nous conduit à le muséifier, à le neutraliser dans le jeu politique pour lui substituer d’autres idoles. Il faut d’ailleurs encore considérer la valeur culturelle et politique des ruines. Comme la cathédrale de Dresde brûlée par les bombardements alliés rappelait puissamment la violence de la seconde guerre mondiale. En aucun cas, il ne s’agit de faire une apologie de la destruction, mais simplement de tenir compte de ce petit moteur de l’histoire politique et sociale qu’est l’appropriation de l’expérience collective par l’expérience du sacré, moteur qu’il est complexe de neutraliser.

Tout cela reste à penser,

AD.

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