Kosmolitt

Vii, ou Gogol revisité à travers l’histoire du Roi des Gnomes.

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Cette narration est directement inspirée d’un conte du folklore  polonais, lui-même retravaillé par Gogol dans une nouvelle du même  nom, lequel se trouve dans l’ouvrage Mirgorod. Le lecteur pourra considérer qu’il n’est ni pertinent ni intéressant de réinterpréter un conte que le génie de Gogol a embrassé. Certes, toutefois Gogol en a fait un conte moraliste, appesantissant ses pages (pourtant étonnamment sensuelles ou sexuelles) de considérations morales, nationalistes et religieuses. Par conséquent, en revenant à l’essence du conte, en grattant ce dernier jusqu’à la moelle et en le construisant dans un style plus approprié, on obtient le petit essai littéraire qui suit. Au pire, vous aurez appris que cette nouvelle de Gogol existe, au mieux vous aurez plaisir à lire cette petite histoire. Par Alexandre Duclos.

Vii1

Cette histoire se déroule dans un temps indéfini, il y a presque une éternité. Dans les profondeurs des forêts de la Petite Russie, sous les racines des arbres moussus, plus loin encore, sous des coudées de cette terre noire et féconde, sous la glaise, sous le schiste, sous les couches de roche basaltique se trouvait alors une cave immense et moite, c’était le palais du roi des Gnomes. Au plus profond de cet antre demeurait Vii, sa majesté le roi des Gnomes. C’était un gnome monstrueux. Petit comme un gnome, fort comme un gnome, noueux comme un gnome, Vii avait en plus de ses congénères un terrifiant doigt de fer et des paupières qui lui pendaient jusques aux pieds. Avec son doigt de fer, il pouvait sans effort transpercer les entrailles de la terre. Même son visage était fait de minerai de fer. Il pouvait plonger son doigt dans une falaise de granit rose comme on plonge son doigt dans un pot de chantilly.

Mais laissons-là cette abominable créature et remontons à la surface, sur les bonnes plaines ukrainiennes que le soleil embrasse tous les matins tant il est heureux de les retrouver. Prenons un chemin forestier au hasard et suivons le. Bien vite, il est rejoint par d’autres petits chemins qui finissent par former un route et nous voilà bientôt à la porte de Kiev. Transportons-nous au cœur de la ville, devant la porte du couvent des confrères. A l’intérieur, il y a le séminaire dans lequel sont formés tous les jeunes gens de Kiev appartenant à une famille un peu aisée.

C’était un petit matin, un tout petit matin du temps immémorial où se déroule cette histoire. Les jeunes élèves du séminaire arrivaient par petites grappes. Il y avait les plus jeunes, les grammairiens, puis les rhétoriciens, les théologiens et enfin pour couronner le tout, les philosophes. Tout ce petit monde se frottait, se frictionnait, se boxait, volait, buvait du mauvais vin et fumait du mauvais tabac. Dès l’aube, pour se rendre au séminaire, ils promenaient leur vigueur juvénile à travers Kiev. Les vendeuses de pain chaud et de sucreries essayaient d’attirer le regard des plus riches d’entre eux tout en repoussant les mains baladeuses des étudiants fauchés. Même dans les murs du séminaire, il fallait voir ces jeunes gaillards se livrer combat dans de viriles empoignades, mêlant leur sueur et leur sang au prétexte d’un peu de tabac volé ou pour résoudre à coup de poings un problème philosophique mal digéré. Il fallait les voir aussi, ces braves, endurer les  fessées administrées généreusement par les frères supérieurs. Même accablés de coups, ces jeunes hommes restaient impassible, réfléchissant avec une impatiente ardeur à leur prochain coup pendable.   Parmi cette troupe, penchons nous sur le sort de trois soudards de la meilleure espèce, Thomas, Tibère et Halavia. Ces trois là n’ont rien de particulier , ils ne sont pas même véritablement amis. Simplement, c’est ensemble que ces trois là s’engagèrent à la sortie des cours dans une aventure extraordinaire.

Au beau milieu de cet après-midi d’été, par un temps laiteux -la lumière était presque blanche- Thomas, Tibère et Halavia décidèrent d’aller écumer la campagne alentours, ensemble mais chacun à sa manière.

Halavia, par exemple, jetait des regards furtifs à la ronde et laisse traîner ses mains partout. Il avait en effet la mauvaise habitude de subtiliser tout ce qui lui passait sous la main. Une semelle, une jambe de bois, une truite, une vertu ou un billet de banque, tout se laissait attraper au passage de sa main rapide. Tibère, le plus jeune des trois, montrait sa vigueur en donnant des grands coups de pieds dans les fleurs et les chardons. Il se laissait aller au sentiment d’une liberté nouvelle. Quant à Thomas, il sifflotait gaiement, mains dans les poches, tout en cherchant yeux le village ou la ferme sur laquelle ils allaient pouvoir s’arrêter afin de boire, de manger et de faire danser les filles en échanges de quelques chansons.

Halavia promenait ses mains baladeuses, Tibère agitait les points dans le vide et Thomas retroussait ses babines à l’avance. Il s’engagèrent dans un chemin, puis dans un autre et enfin dans un troisième, chacun très concentré sur sa petite occupation. Ils marchèrent ainsi tant et si bien qu’à la fin, ils se perdirent complètement au milieu des sous-bois, et sans même qu’ils s’en aperçoivent, il faisait déjà nuit. Une nuit noire à ne pas voir ses propres mains. Ils cherchèrent longtemps leur chemin, se prenant les pieds dans des ronces et des fougères, déchirant leurs habits dans les aubépines.

La petite troupe commençait à s’inquiéter sérieusement lorsque des aboiements lointains se firent entendre. Des aboiements lugubres et suaves, qui semblaient étonnamment féminin. Ils se laissèrent guider par cet appel, les aboiements demeurant réguliers. Ils arrivèrent bien vite devant un corps de ferme, plongé dans l’obscurité à l’exception de deux petites fenêtres. Ils tambourinèrent à la porte et une horrible petite chose chenue qu’ils prirent pour une grand mère vint leur ouvrir. D’abord elle rechigna, elle cracha, elle jura puis elle accepta de les loger s’ils n’en demandent pas plus et s’ils couchent séparés.  Halavia vola une truite sur un chariot dans la cours que Thomas s’empressa de lui chaparder à son tour et chacun fut logé dans un coin différent de la ferme. Thomas fut logé en dernier, dans une étable, et un frisson lui parcouru l’échine quand il vit les yeux de la petite vieille à la lueur d’une lanterne. Une lueur brûlante semblait les animer. Mais enfin, elle sortit, il était au chaud, il dévora sa truite, s’étendit et tâcha de dormir.

A peine le premier ronflement sorti de son nez que la porte grinça et la petite  vieille poussa la porte et s’introduisit dans l’étable. Ses yeux brillaient comme de petites braises. Thomas, soupçonnant quelque chose de pas très orthodoxe essaya de prendre les choses avec humour et de la repousser avec quelques mots polis mais elle ne l’écoutait pas. Elle semblait possédée et avançait vers lui, les bras tendus. Elle le fixait mais son regard était vide. Elle le regardait comme un chat regarde une souris. Elle étendit ses bras au dessus de Thomas et malgré les efforts de ce dernier, en un instant, il se retrouva à quatre pattes,  chevauché par la petite vieille. Les jambes de sa cavalière l’enserraient comme un étau. Impossible de se libérer. Il cherchait à se dégager mais ses bras ne lui obéissaient plus. Ils faisaient des gestes désordonnées. Il s’aperçut alors qu’il était transformé en cheval. Ses jambes et ses bras s’animaient mais c’était pour piaffer d’impatience et, un instant après, il emportait sa cavalière dans un galop furieux à travers la cour, par dessus les murets, à travers la campagne ukrainienne qui défilait si vite qu’il lui semblait voler.

Chacun de ses mouvements renforçait mystérieusement l’emprise cette espèce de sorcière. Il sentait un brasier dans ses jambes, un brasier dans son ventre et c’est tout son corps qui galopait, explosant dans des coups de reins phénoménaux. Mais plus ses gestes étaient puissants et violents, plus la sorcière semblait vissée sur lui. Elle l’enlaçait fermement entre ses cuisses et rien ne paraissait pouvoir le libérer de cette étreinte. Thomas était maintenant cet étalon furieux qui traversait les plaines avec sa cavalière, labourant la terre de ses membres. Ses jambes se tordait de douleur, son ventre était pris de convulsion, il s’épuisait et se sentait en danger de mort mais il percevait clairement couler au fond de lui un plaisir étrange. Une langueur s’installait lentement dans tout son corps et il commençait à prendre plaisir à sa torture, mais il sentait instinctivement que cette jouissance profonde qui l’envahissait ressemblait beaucoup à sa mort.

Il ne savait que faire pour se défendre. Le corps de la sorcière était impérial. Il lui semblait même impossible d’ouvrir les yeux. Tout se passait comme si le paysage qu’il voyait défiler dans sa tête défilait en réalité dans la petite boite de son crâne. Il sentait sa sueur, son cœur battre, ses poumons brûler sans pour autant pouvoir calmer les pulsations folles de sa croupe. Chacun de ses muscles hurlait de douleur sans pour autant répondre aux prières désespérées de Thomas. Elle triomphait de lui.

Soudain, du plus profond de son cœur, Thomas se souvint d’un exorcisme très souverain contre les sorcières. Un vieux professeur du séminaire lui avait enseigné un jour qu’il s’ennuyait en classe. Il fit résonner l’exorcisme dans son corps, au rythme du galop qui s’apesantit d’un coup. Il répéta l’exorcisme avec de plus en plus de force jusqu’à ce qu’un retournement se produise. Il retrouva forme humaine progressivement, prit le dessus sur la sorcière qu’il chevaucha à son tour. Elle trottina à toute allure, avec de tout petit pas rapide, elle haletait et lui criait son exorcisme qui emplit bientôt toute la campagne avoisinante. Petit à petit, elle se recroquevillait sur elle même, tandis que les saintes paroles agissaient sur elle comme des coups de fouet. Le corps de la sorcière était parcouru jusqu’à l’échine de frissons irrépressibles. Il tira d’elle jusqu’à son dernier souffle.

Elle s’effondra et ils s’étalèrent, épuisés, dans la lande. Éreinté, victorieux,   les yeux plantés dans le ciel ukrainien, Thomas aperçut dans un dernier battement de paupière la lune d’été se refléter sur un cime et s’endormit lourdement. Au réveil, il était midi. 

Thomas repris conscience allongé dans l’herbe. Ses vêtements déchirés ne le protégeaient pas de la rosée. Il caressa son ventre, ses avant bras, son visage pour reprendre ses esprits et s’assurer qu’il n’avait rien perdu dans la bataille. Il se redressa et chercha des yeux le corps de la sorcière qu’il avait vaincue la nuit précédente. Il ne trouva qu’un corps de jeune fille, désarmante de beauté. Elle semblait presque morte, vidée de toute sa vie. Il voulu s’assurer qu’elle respirait mais il était encore terrorisé. Aussi, il chercha à déceler dans les mouvements de sa poitrine quelque chose comme une respiration.

Respirait-elle ou non, impossible de le savoir, en revanche, les yeux de Thomas furent comme aspirés par la beauté des seins de la jeune fille, dévoilés par la bataille de la nuit. Comprenant qu’il avait eu affaire à cette sorcière, il sortit de sa torpeur et s’élança à toute jambe vers Kiev sans plus se soucier de rien. Il avait des cailloux dans ses chaussures, des meurtrissures couvraient son corps mais il courait comme un fou. Si bien qu’en un instant, il fut de retour dans la grande ville et rejoint le petit séminaire.

La vie de Thomas reprit son cours normal, fait de ripaille, de danse, de chant et de bagarre avec ses condisciples. Mais le souvenir des seins de la jeune morte et de la cavalcade le hantait chaque nuit. C’était devenu une partie de son sourire.  Bien que les balades à la campagnes lui paraissaient désormais plus excitantes, il ne s’y risquait plus. Il évita même scrupuleusement de recroiser Halavia et Tibère, les deux jeunes compagnons qui avaient accompagné le début de son aventure. Il aurait fallu tout leur raconter et Thomas préférer garder cette histoire pour lui-même.

Il ne pouvait s’empêcher de sourire en repensant au corps voluptueux de cette femme, à sa sueur, à l’étreinte inexorable de ses jambes, et à ses seins surtout qu’il cherchait partout des yeux  et qu’il réinventait sous ses mains avec des trésors d’imagination.

Le temps passa. Alors qu’il était sur le point d’oublier cette histoire, Thomas fut convoqué par son supérieur. L’homme était gros, tout à la fois mielleux et autoritaire. Il intima à Thomas l’ordre de se rendre dans la demeure d’un riche propriétaire terrien des environs de Kiev afin d’assurer les trois veillées funèbres d’usage au chevet de l’héritière récemment décédée. Il ajouta qu’il ne comprenait pas pourquoi ce propriétaire exigeait que ce fut Thomas qui assura les veillées funèbres, mais que puisque c’était son souhait, on allait l’envoyer et que par ailleurs, Thomas n’oublierait pas de ramener deux beaux esturgeons de son petit séjour à la campagne. Thomas, à la fois par fainéantise et par superstition, tenta bien de s’opposer à son supérieur. Quelques bons coups de verges le remirent dans le droit chemin. Les fesses encore brûlantes, il fut emmené par une troupe de cosaques envoyés par le propriétaire terrien, qui le jetèrent dans une charrette, dans laquelle ils s’affalèrent aussi.  

La compagnie des cosaques ne fut pas trop pénible et ôta à Thomas toute idée de s’enfuir. Il s’y entendait, les gaillards, pour avaler des miches entières et sucer les bouteilles jusqu’à ce qu’il ne reste plus la moindre petite goutte de liqueur, sauf peut être sur leurs moustaches. Thomas était encore en train de cuver son vin au fond de la charrette quand une main énorme le saisit par le col et le remit debout. C’était le père de la défunte, dont la dépouille n’attendait que les bons offices de Thomas avant d’être enterrée.

Les pieds de Thomas touchaient à peine le sol. Une sensation de déjà vu le traversa mais sa vue était brouillée. C’est seulement au pied du lit de la morte qu’il fut saisi d’effroi. C’était elle, c’était la sorcière. Il fallait fuir, fuir la chambre, fuir le village, fuir l’Ukraine, fuir la terre entière et aller se terrer dans une cachette secrète le plus loin possible. Mais la main du père de la morte le maintenait fermement, les cosaques n’étaient pas loin et la morte semblait bien morte. Il se ressaisit et tendit l’oreille à la plainte du vieux propriétaire terrien qui déplorait sincèrement la mort de sa fille et qui ne semblait ni en connaître la cause, ni savoir pourquoi elle avait appelé Thomas à son chevet. Ce dernier jura tant qu’il pu qu’il n’y comprenait rien non plus, qu’il ne l’avait jamais vue et qu’il ne tenait pas à assurer ce service personnellement, mais quoi qu’il ait pu dire, on l’emmena à l’Église ou l’on apporta la dépouille et on l’y enferma à double tour. Thomas était donc là, face à cette sorcière qu’il avait tué, seul dans une petite église de bois, au fin fond de la campagne ukrainienne, à la fois terrorisé et incrédule.

L’église était sombre et l’on distinguait mal les quelques images pieuses disposées ça et là. Seuls les cierges entourant le cadavre de la jeune fille éclairait l’édifice. Thomas replongea ses yeux sur la poitrine du cadavre et n’y décela rien d’autre qu’une magnifique paire de seins. Mais avec les sorcières, on n’est jamais trop prudent. Il traça dans la poussière du sol un cercle magique surmonté d’un hexagramme au centre duquel il vint s’agenouiller, et il récita une prière pour la morte tout en l’interrompant d’exorcismes divers, au cas où. La nuit avança et tout se passait bien, la morte restait bien morte, la nuit était calme, les prières et les exorcismes se suivaient naturellement. Thomas se laissa quelque peu aller, lisant parfois, baragouinant d’autres fois et laissant son esprit vagabonder sur le corps de cette sorcière. Il en rêvait mais n’oser pas lever yeux, se sentant presque impudique dans de telles circonstances.

Soudain, il eu envie de se remémorer un peu mieux les seins sublimes qui l’avaient tant troublé. Il leva les yeux et les rabaissa aussitôt. La morte était assise dans son cercueil. Elle semblait sentir sa présence sans parvenir à le voir. Elle le cherchait des yeux. La sorcière, revenue du royaume des morts, voulait se venger.

Elle bondit hors de son cercueil pour faire quelque pas autour de l’autel. La grâce de ses mouvements contrastait violemment avec son air furieux et son sourire presque cannibale. Protégé par le cercle magique, Thomas demeurait invisible, et la sorcière reniflait l’air comme une chienne affamée, sentant la trace d’un lièvre mais ne pouvant trouver sa cachette. La sorcière dégraffa sa chemise et pointa sa poitrine en direction de la porte de l’église. D’une manière presque maternelle, impérieuse et douce, elle intimait à Thomas de se dévoiler. Elle enchanta l’air de l’église en tourbillonnant, de plus en plus belle et de plus en plus nue.

Le plus endurci des cosaques se serait liquéfié en voyant une splendeur pareille. Mais Thomas resta héroïque toute la nuit, les yeux fichés dans sa bible, sa main libre crispée sur son ventre. Il pensait au froid, à la salive qui lui manquait pour dire les exorcismes, à ses genoux qui lui faisait mal, à son pantalon étriqué. Il résista tant et si bien qu’il finit par s’endormir et qu’il ne fut réveillé que par le chant du coq. Lorsque le coq chanta pour la troisième fois, il rouvrit les yeux, la morte était revenue à sa place. Thomas avait survécu à la première nuit en compagnie de la sorcière. Il en restait deux. 

La journée passa sans incidents. Personne dans la propriété ne faisait attention à Thomas et chacun vaquait à ses occupations. On apporta à Thomas à boire et à manger mais la présence d’un homme d’église au milieu de la vie agricole faisait un peu tâche. Quant au propriétaire des lieux, il restait enfermé dans son bureau et n’apparaissait à sa fenêtre que pour lancer, de temps à autres, un regard sur sa propriété, comme un berger surveille son troupeau. A la tombée de la nuit, on conduisit Thomas sous bonne escorte devant la porte de la petite église. Juste avant de pénétrer dans l’église, Thomas s’arrêta et regarda le ciel. Le ciel était calme. La lune, presque pleine semblait fuir quelque chose. Il chercha une étoile pour le protéger, une étoile qui s’adresserait à lui en particulier. Avant que les étoiles n’aient le temps de répondre, Thomas fut saisi aux coudes par la puissante poigne de deux cosaques. Ces derniers qui lui servaient d’escorte le poussèrent dans l’église. La porte grinça en s’ouvrant ; grinça en se refermant. Thomas répéta les rites magiques qu’on lui avait enseigné au séminaire. Il s’agenouilla au milieu du cercle magique et commença à marmonner une messe funèbre pour le salut de l’âme de la défunte.

Thomas savait à quoi s’attendre. Il savait, qu’elle allait se réveiller, il attendait qu’elle se réveille. Il sentait presque déjà le corps de la jeune fille reprendre vie, une vie froide, morbide mais terriblement attirante. Il avait l’impression d’être le complice de cette danse macabre. Il avait l’étrange impression que ses respirations nourrissaient l’éveil de la morte. Thomas avait le ventre déchiré de peur et de désir, il avait les oreilles bourdonnantes, il ne s’entendait même plus psalmodier. Quand il quitta des yeux le livre saint pour regarder le cadavre de la sorcière, il ne fut pas surpris de la voir debout, superbe, presque en transe. Sans un bruit, comme dans un souffle, elle dansait, elle bondissait, elle se caressait, elle se griffait, elle ouvrait la bouche comme pour hurler mais ces hurlements ne résonnaient que dans le crâne de Thomas.

Il la vit avec horreur et plaisir s’allonger sur l’autel, renverser les chandeliers, déchirer ses vêtements et se rouler dans le vin de messe renversé. Le corps taché, le corps balafré, les cheveux en bataille, elle se laissa glisser de l’autel et s’empara d’un gigantesque cierge de Pâques. Elle l’alluma et s’en servant comme d’un sabre, elle fendit les airs de l’église afin de découvrir la cachette de Thomas. Mais ce dernier, immobile, sidéré par le spectacle qui s’offrait à lui, restait invisible pour la sorcière grâces aux protections magiques dont il était entouré. Excitée par cette chasse d’une proie invisible, la sorcière s’allongea sur le sol glacé de l’église. Elle posa le cierge sur son ventre. Chaque goutte de cire qui lui tombait sur le ventre l’animait d’un frémissement sauvage. Ses cris étaient devenus doux et aspiraient littéralement l’esprit de Thomas. Ce dernier ne respirait plus qu’au rythme des mouvements de la sorcière. Cette dernière ondulait et les roulements de son ventre faisaient valser la lumière du cierge sur les murs de l’église. Cette dernière semblait tanguer dans cette rondes de lumières. Des ombres biscornues se formaient, se déformaient, devenaient gigantesques pour former des géants de bois tordus, géants qui d’un instant à l’autre se changeaient en nains hirsutes et tremblotants. Halluciné, Thomas ne quittait plus des yeux cette danse du ventre. Sa tête tournait, son ventre se contractait. Il cherchait à anticiper, à encourager les mouvements de la sorcière. Il aurait voulu diriger cette dans macabre  mais il savait qu’il ne survivrait pas en dehors du cercle magique. Ils montèrent ensemble. Ils montèrent dans le dernier cris de la sorcière. Thomas sentit le sol se dérober sous ses pieds, il s’évanouit, la tête enfoncée dans son livre saint. Il ne sentait plus qu’une blessure diffuse, dans son bas-ventre, une douleur aiguë  et étrangement agréable, comme s’il perdait du sang ou qu’un de sa vie s’écoulait sous son ventre. La sorcière laissa le cierge s’éteindre en elle.

Il n’entendit pas le premier chant du coq, mais la sorcière, dès qu’elle l’entendit, regagna son cercueil, le visage comme pétrifié par une haine sans borne. Elle se jeta dans son cercueil au moment où retentissait le deuxième chant du coq et au troisième, son corps reprit son état morbide. Thomas ne se réveilla qu’à midi, selon son habitude. Les cosaques l’avaient sorti de l’église et jeté sur une charrette pleine de foin. Pour être exact, il l’avait jeté là avec un mélange de dégoût et de terreur. Thomas était devenu effrayant. Ses cheveux de jais étaient désormais blancs et ses mains tremblaient comme celles d’un vieillard cacochyme. Mais il avait survécu à la seconde nuit. Il n’en restait qu’une.

Lors du déjeuner qu’il prit avec les cosaques et les garçons de ferme, Thomas se saoula comme un porc puis dansa si follement que ces voisins de tables étaient fatigués rien qu’à le regarder. Il dansa des Treppaks et des Hoppaks avant d’avaler d’un trait un litre de vin et de retourner sur sa botte de foin que selon lui, il n’aurait jamais dû quitter. Là, il rêva confusément de sa mère, d’un gâteau à la crème et des seins de la sorcière. Il ressemblait à un ange, un ange sale et abandonné.

Après quelques heures de rêveries ivrognes, entre chien et loup, Thomas ouvrit un œil puis l’autre et une idée fit immédiatement le siège de son cerveau. Il faut fuir, fuit le propriétaire des lieux, fuir les cosaques, fuir la sorcière et sauver sa vie. Il s’assura qu’on ne le surveillait pas avant de s’élancer à travers champs. Il s’engagea dans un bois, il courut autant qu’il put, sans savoir où aller, il se battit contre les branchages, les fougères, les roches qui déchiraient ses chaussures, il courut à travers les bois jusqu’à ce qu’enfin, il trouve un chemin. A gauche ? A droite ? Où aller. Il suivit son instinct et prit le chemin par la droite. Il reprit sa course frénétique. Au bout du chemin, Thomas aperçut soudain une clairière. Il s’y précipita. Au milieu de la clairière, il marqua un pause pour reprendre son souffle et s’éclaircir les idées. Il posa ses mains sur ses genoux. Il se sentit enfin en sécurité. Un léger craquement se fit entendre dans les sous-bois. Thomas retint son souffle. Rien. Rassuré, il se redressa, s’apprêta à reprendre sa fuite. Mais la voix rauque d’un cosaque résonna fort derrière lui. Il se retourna et tomba nez à nez avec un énorme gaillard, qui, bien qu’il soit blanchi sous le harnais, vous donnait l’impression de pouvoir briser votre crâne dans la paume de sa main. « Hé ben le prêtre, où tu vas comme ça, elle est par là ton église ». Thomas comprit soudain son erreur. Il avait parcouru une grande boucle. Il était revenu à son point de départ. Il s’était précipité vers ce qu’il fuyait. Sans un mot, avec une moue un peu triste, le cosaque le ramena devant l’église où la morte l’attendait fidèlement.

Seul dans l’église, l’esprit embrouillé, résigné et comme hors de lui-même, Thomas répéta distraitement les rituels qui lui avaient sauvés la vie jusque là. Au centre du cercle, au centre de l’hexagramme, les écritures saintes à la main, il s’agenouilla, presque certain de sa défaite à venir. Transi, le corps perlé de sueurs froides, il laissa tomber son livre et plongea ses mains dans ses poches en les agitant spasmodiquement, comme pour se réchauffer. Il attendit.

Mais son attente ne fut pas longue. Ce soir là, la sorcière se leva d’un coup et ne fit aucune danse magique, aucune recherche désarçonnée. Ses vêtements étaient miraculeusement recousus, sa peau plus blanche encore qu’au premier jour, belle comme un rêve. Elle ne fit rien, ou presque. Debout au milieu du narthex, elle leva les bras vers le ciel et hurla d’inaudibles invocations. Puis elle se recueillit, les yeux fermés, les mains posées à plat sous ses seins, le visage tourné vers le sol. Son corps était agité de petites convulsions successives et elle semblait communiquer au sol d’imperceptibles pulsations. Elle passa ainsi une bonne partie de la nuit à invoquer les puissances souterraines.

La nuit semblait bien avancée et un espoir timide réchauffa un peu le cœur de Thomas qui finit par reprendre son livre de prière. Mais à peine y plongeait-il ses yeux qu’une foule d’ombres hideuses se pressa sur les vitraux de l’église. Thomas ne remarqua rien et poursuivit sa lecture. Les ombres se glissèrent dans l’église et peu à peu, cette dernière fut remplie de nains, de gnomes, de trolls, de succubes et de dieu sait quoi encore. Cette horde laide et criarde salissait l’air de l’église, en meuglant, en se pressant, en se marchant dessus, en se tripotant, en se battant, en se grattant. La foule monstrueuse se scinda brusquement en deux, pour faire une haie d’honneur. Dans ce couloir grotesque et silencieux, dans cette allée de morve, de muscles et de poils, apparut Vii, le roi des gnomes avec ses paupières pendantes et son doigt de fer. Il avança lentement, accompagné d’un nain qui l’aidait à ne pas marcher sur ses paupières. 

A haute voix, distinctement, la sorcière s’adressa à Vii, le salua, le remercia d’être venu à son appel et le pria de démasquer Thomas. Le roi Gnomes grogna quelque chose à l’oreille de son nain. Ce dernier pris une grande respiration et souleva avec précaution les paupière du roi des gnomes. Un couple de macaques souterrains nécrophages interrompit même son rut pour observer le rite solennel. Dès que les yeux de  Vii purent voir, le doigt de fer fendit les airs et Vii proclama de sa voix métallique : « Il est là ». Thomas ne savait que faire, il ne pouvait quitter son cercle protecteur. Il regarda vers la porte de l’église, et vit les premier rayons du soleil. Son salut ne pouvait venir que de l’aube et du premier chant du coq. Thomas sentit un prodigieux coup dans sa poitrine, comme si le doigt de fer de Vii le transperçait. Le sort protecteur éclata. Thomas fut aussitôt assailli par la meute monstrueuse.  Il avait des macaques qui lui boulottaient les bras, des gnomes lui hachaient les genoux, des trolls s’en prirent à ses entrailles et les tiraient comme de mauvaises bobines de laines, des esprits féminins lui traversaient le cerveau et détruisaient son cerveau. Au milieu de la curée, on entendit le premier chant du coq, puis le second mais les horribles créatures continuaient à jouer avec le cadavre de Thomas.

Au troisième chant du coq, ces monstres soudain pris de paniques,tentèrent de regagner leur demeure souterraine mais furent saisis au vol par les rayons du jour qui chauffaient maintenant généreusement la petite église. La lumière les pétrifia, et ils demeurent depuis dans cette église, statue répugnante vouée à une honte éternelle. On les conserve précieusement mais parfois, un enfant, pour garder un souvenir, leur casse un doigt ou une queue. Il paraît que dans ces cas là, on entend encore ces petits corps de pierre pousser un cris. Mais revenons à Thomas. Lorsque les cosaques retrouvèrent son corps, ils vomirent tant et si bien qu’il leur fallu un moment pour distinguer, sur les murs de l’église, dans les vitraux brisés, les corps pétrifiés de tous les monstres du sous sol. Pris de panique, ces hommes pourtant braves entre les braves prirent la poudre d’escampette. Ils n’eurent pas le temps de remarquer la seule chose qui valait d’être remarquée. Le cercueil de la sorcière était vide. On ne retrouva jamais trace de la jeune fille mais certains disent qu’on la voit arpenter la steppe sous la forme d’une jument sauvage et certains cosaques prétendent que par les nuits suffocantes du milieu de l’été, on peut, au risque d’en mourir, apprendre à galoper avec une mystérieuse jeune jument.

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