Kosmopolitique//Actualités La vie rêvée des Coptes.

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La religion copte en Égypte se trouve aujourd’hui sur le fil d’un rasoir. Toute réussite est un danger, tout prosélytisme est un risque, toute communion est à la fois une source de joie et de crainte. Visite d’une religion en tremblement.

C’était le 7 janvier 2006, au Caire, dans la Cathédrale copte dans laquelle le Pope Shénouda III officiait pour célébrer Noël -les coptes célèbrent cette fête le 7 janvier-. Jeune anthropologue récemment débarqué au Caire et en partance pour Alexandrie, j’assistais à l’office dans le but de prendre la température d’une communauté qui venait de subir ce que la presse copte américaine décrivait comme des pogroms (hélas avec raison, ce que je constatais plus tard).  Très rapidement, une femme se propose d’être mon interprète et de passer la cérémonie avec moi. Suite à quelques traductions et exégèses -Shénouda appelant ses ouailles à être un peuple de Saint Jean Baptiste) elle se persuade que je suis un chrétien venu communier avec les coptes et elle m’enjoint de témoigner à mon retour du martyr de son peuple. Sans même écouter mes réserves, elle décide de m’accompagner dans mes enquêtes et de m’offrir ses services de traduction. Toutefois, avant de quitter les lieux, alors que la cérémonie est achevée, dans une scène d’hystérie (ou d’émoi) collective, elle se bat comme un diable pour que je reçoive, par deux fois, le privilège d’être béni par la croix du Pape Shénouda III (ce Pape est décédé en mars 2012). C’est ainsi que commença mon enquête sur la situation des Coptes en Égypte et plus spécifiquement à Alexandrie.

Cette enquête m’enjoint à considérer tous les éclairages récent avec un regard particulier, mélange de circonspection et d’alarme et qui traduit essentiellement la situation de paralysie, de claustration de cette communauté. Le récent épisode du film « L’innocence des musulmans » peut ainsi être lu de manière différente (septembre 2012). En 2006, un pogrom à Alexandrie s’était déroulé sur un modèle très similaire. Un copte expatrié aux USA après son excommunication avait produit un film montrant un jeune copte se convertissant à l’Islam, expérimentant les méfaits de cette religion et revenant donc à la religion copte. Diffusé massivement sous forme de DVD à la sortie des mosquées proche d’un quartier copte d’Alexandrie, la vidéo avait provoqué un pogrom causant 7 morts selon la presse officielle. Le schéma est exactement le même mais rencontre d’autres fondements actuels de la culture politique égyptienne. L’idée d’un complot judéo-copto-américain est un lieu commun, de la conversation du café du commerce jusque dans les articles de presse, il est peu de sujet qui échappe à l’analyse complotiste, et l’on pourrait facilement inventer en Égypte un nouveau point Godwin, relevant la première référence au fameux complot judéo-copto-américain. Ce film est donc en un sens un pur produit de l’imaginaire social égyptien. En effet, qu’il y ait des idéologues médiocres pour produire des vidéos pitoyables, cela ne peut être évité. En revanche, le scandale social, qui constitue la misérable production en provocation internationale, ce qui fait l’événement, c’est bien l’état de polarisation de la société égyptienne, la volonté de « purification » qui anime de nombreux sujets égyptiens (frères musulmans, salafistes ou simples citoyens). On voit ici la continuité parfaite entre 2006 et 2012, et la situation paradoxale des coptes face à la « révolution » égyptienne qui a vu le président Moubarak  renversé. En effet, en plaçant à la tête du pays un pouvoir islamiste, en se libérant du bouclier relativement protecteur de la dictature présidentielle du régime Moubarak, les Coptes prenaient le risque de constituer en pouvoir civil légitime un parti qui n’a de cesse de le présenter comme un ennemi intime, comme un étranger de l’intérieur.

Plus récemment encore, un article publié par le site Rue 89 a retenu mon attention relatant les séances d’exorcisme réalisée par un prêtre copte sur des musulmans dans un quartier du Caire (Cf. Rue 89, en Egypte, séance d’exorcisme de musulmans par un prêtre copte, par Fatiha Temmouri | Journaliste etMagali Corouge | Photojournaliste). L’article est assez étonnant. Il ne mentionne qu’un quartier de chiffonniers défavorisé pour parler du quartier du Moquattab au Caire, lorsqu’il s’agit d’une ville décharge, où l’air est presque irrespirable, où de nombreux enfants ont les cheveux jaunis par l’inhalation de gaz et l’omniprésence de métaux lourds. Il cherche à montrer une réalité différente de celle évoquée par l’épisode du film « L’innocence des musulmans ». L’article montre le rituel, les transes, l’exorcisme, l’église Saint Siméon taillée dans la roche (et rien sur la ville décharge pourtant à quelques mètres de là, je me souviens d’une encore d’une amie fumant cigarette sur cigarette devant cette église pour ne pas défaillir tant les émanations étaient lourdes).

 

Certes, il fut un temps ou Coptes et Musulmans partageaient de nombreuses fêtes, et l’on voit encore, pendant l’Iftar et surtout la dernière nuit du ramadan des membres des deux communautés mélangées. Certes, quand les offices sont en arabe, des Coptes prieront Allah et se défieront du Chaytan. ImprimerMais on doit aller plus loin. Nos reporters remarquent sans le commenter que des chaînes coptes captent et diffuse le show. Ces images, qui dans un contexte égyptien de lutte permanente ne sont pas sans valeur politique, seront donc utilisées à l’échelle nationale et probablement à l’échelle internationale par le biais du média. Le prêtre exorcisant les musulmans peut nous apparaître comme un pionnier ou le redécouvreur d’une forme d’œcuménisme. A l’échelle de la société égyptienne, il aura toutes les chances d’apparaître comme un risque pour la foi musulmane, dans un pays dont l’actualité médiatique est encombrée de rumeurs de conversions forcées, de rapts, d’affaires de corruption ou d’achats de jeunes filles  pour les convertir. Ici, on voit des femmes arracher leur voile lors de l’exorcisme pratiqué par le prêtre. Reprenons : un tv copte diffuse un film dans lequel on voit un prêtre exorciser une musulmane jusqu’à ce qu’elle arrache son voile. La provocation, si elle n’est pas volontaire, est obvie tant elle correspond au quotidien des rumeurs, des affrontements interconfessionnels, des conflits dans la presse. Le don de dieu du prêtre exorciste, et la simple qualité d’intermédiaire qu’il revendique risque fort de devenir, ici ou là en Égypte, le prétexte à des affrontements entre communautés ou à des vengeances exercées par des musulmans se sentant humiliés par la manifestation de puissance et de supériorité que l’église copte manifesterait dans ces vidéos.

En d’autres termes, dans l’Égypte actuelle, ce qui pourrait rapprocher, sépare. La « révolution »  sépare plutôt qu’elle ne rapproche-nous utilisons les guillemets parce que cette révolution n’a pas occasionné de modification notoire des rapports de classe, de la répartition des richesses et des statuts, etc-. L’œcuménisme, la magie le partage par le rituel et la transe représentent un risque tout autant si ce n’est plus qu’une opportunité de rapprochement. Les rites pratiqués de la même manière sont d’ailleurs nombreux. A l’instar de 95% des Égyptiennes, la quasi totalité des femmes coptes sont excisées (sur le sujet, entre les données de l’OMS, de l’ancienne fondation Suzanne Moubarak et de l’Institut de sexologie de Berlin, les chiffres vont de 92 à 98%), ce qui n’a pas pour effet de rapprocher les femmes coptes des femmes musulmanes ni de favoriser les mariages interconfessionnels.

En réalité, il me semble que l’erreur présente dans cet article -au demeurant intéressant et bien fait dans la part purement descriptive-, et dans de nombreuses analyses de la situation interconfessionnelle en Égypte, c’est justement de croire qu’il s’agit d’un conflit entre religions. Il s’agit plutôt d’un mouvement de plus long terme de purification, d’unification de la société égyptienne et d’un refus profond de la pluralité. N’oublions pas que depuis 1956, les communauté juives, françaises et anglaises ont été expulsées massivement après la guerre de Suez, que les grecs et les arméniens ont progressivement quitté Alexandrie suite à une série de nationalisation, que les pogroms qui scandent le quotidien égyptien touche certes les Coptes mais aussi les Soudanais -sans parler d’occasionnelles rafles contre les homosexuels-.

Dans un tel contexte de volonté de purification, de destruction de tout principe d’altérité radicale et néanmoins fréquentable à l’intérieur de la cité, l’exemple de ce rituel d’exorcisme doit être considéré avec attention. Il ne s’agit pas seulement d’un rite magique et œcuménique produisant de la tolérance et de la fréquentation, des liens de reconnaissance réciproque, du respect mutuel. Il s’agit d’une part d’une affirmation de puissance de la part de la communauté copte, et ce de manière consciente puisque les télévisions coptes diffusent la cérémonie. C’est une résistance de la magie, du désordre, de la pluralité par rapport à un ordre théologique trop fort. C’est à la fois un acte de propagande et une résistance en acte de la pluralité, de l’immaitrisable et du païen, de l’indifférencié sur ce qui classe et qui sépare, de la transe sur le rigorisme religieux.

Je me souviens encore d’une des dernières discussion que j’ai eu avec mon interprète copte, peu de temps avant qu’un conflit violent sur la future excision de sa fille ne mette un terme à nos relations. Elle me disait vouloir changer de métier, parce qu’elle sentait bien que parfois, elle aidait des gens dans le besoin, dans la détresse psychologique. Puis elle ajouta que c’est parce qu’elle était copte, et qu’en parlant avec elle, ses amies musulmanes se rapprochaient de la vraie foi. Si elle s’y mettait pour de bon, elle pourrait ramener tant de personne à la vraie foi, qui est aussi pour elle synonyme de santé mentale, la pratique de l’Islam relevant de la maladie mentale, ou de la dépression. Elle avait donc des amis musulmans. Elle souhaitait les aider, mais les termes et la polarisation de la pensée en Égypte ne lui permettait pas de penser la confession de ses amies autrement que comme un mal moral qu’il fallait éradiquer pour le bien de chacun et de tous.

Pour le dire simplement, dans une société en ébullition plus encore que dans toute autre société, il n’y a guère de fait social isolé et la plupart des faits que l’on observe relèvent de la notion de fait social total (fait exprimant en même temps toutes les institutions d’une société). Plus simplement encore, le conflit fondamental en Égypte n’oppose pas seulement des communautés entre elles mais plus fondamentalement, l’idée de la différence à celle de l’indifférenciation, l’altérité comme principe intégré et l’altérité comme danger externe. Ce conflit questionne la place du différent à l’intérieur du même et l’exclusion de la différence, la possibilité ou l’impossibilité de superposer des identités, le choix entre la purification ou la symbiose.

A.D

 

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