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Des chaleurs signalées par SMS, des grossesses signalées sur Facebook, des courriels permettant de pacifier les rapports professionnels en évitant les discussions, toujours trop risquées… Synthèse.

Que le lecteur sensible pardonne le titre agglutinant mais ce dernier traduit une forme de nausée : l’arrivée massive de nouvelles agglomérées du monde de la technique, mêlant grossesse, chaleurs ovines, vie professionnelle autour de l’opportunité économique que représentent les nouvelles technologies de l’information auront troublé l’auteur de ces lignes.  On annonce, on exulte, on apprend qu’en Suisse et c’est formidable, on peut pour la modique somme de 1100 euros installer sur une vache une sonde vaginale qui signale par SMS les périodes de chaleurs. Les heureux éleveurs pourront ainsi éviter de manquer bêtement les périodes pendant lesquelles leurs vaches sont prêtes pour l’accouplement, périodes de plus en plus courtes, de plus en plus difficiles à détecter. On connaissait les sondes permanentes surveillant l’acidité de l’estomac des vaches pour optimiser la production laitière, on connaissait les puces biométriques sous la peau des chèvres pour maîtriser le cheptel européen. La nouvelle est en un sens anodine mais c’est justement parce qu’elle est devenue anodine qu’elle est intéressante. Il est normal, acceptable, pratique d’utiliser les technologies du quotidien pour surveiller la sexualité des vaches. Mais si nous partageons les SMS avec le vagin des vaches, si nous contrôlons la sexualité des bovins grâce à ces mêmes outils de communication qui nous permettent de nous envoyer des messages à longueur de journées, ce petit fait s’inscrit dans un quotidien, dans une pratique plus générale, dans une culture qui lui laisse une place naturelle. Pour le dire autrement, cette nouvelle n’est pas surprenante parce qu’elle appartient à un ensemble cohérent. Cet ensemble est à nos yeux moins une société industrielle en fin de règne qu’une société qui s’abandonne à l’illimitation de l’action, moins une société technicienne qu’une société qui voudrait faire l’économie de l’autre et des rapports symboliques.

Mais la cohérence technicienne ne saurait être mise en doute. Ainsi, le même jour, suite à un rapport de la CNIL (commission nationale de l’informatique et des libertés) on apprend que Facebook ou Google peuvent savoir si vous êtes gay, ménauposée, cocu, ou quoi que ce soit de ce genre, le risque étant que l’information soit diffusée à l’insu des personnes concernées. Ainsi, le mari trompé ou le futur heureux papa apprendrait sa futur paternité ou l’existence de ses cornes sur le réseau social. Ici, le risque est en réalité un débat d’arrière garde tant la norme en vigueur correspond plutôt à la diffusion volontaire de ces informations (adultère excepté), toute information personnelle pouvant faire l’objet d’une diffusion sur Internet, c’est à dire sur un réseau fluide et instable dans lequel par essence, l’information circule de manière incontrôlée. Le lien paraît ici évident entre les SMS bovins et l’usage des réseaux sociaux, à ceci près que si vous apprenez que tel ami ou telle amie à une poussée hormonale sur Facebook, on ne pourra parler que de servitude volontaire quand la vache n’a jamais demandé la surveillance de ses ovaires par SMS. Une société qui communique une grossesse par Facebook interposé n’aura pas de mal à admettre les SMS indiquant les chaleurs de vaches.

Dans une sphère moins intime mais tout aussi cruciale, un rapport du centre d’études de l’emploi nous décrit les conséquences du développement des technologies de communication en entreprise, et surtout dans les bureaux.

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Après avoir repoussé les limites physiques du bureau jusque dans la sphère privée (étape du portable), le tchat et les courriels permettraient une communication plus intense dans les bureaux, mais en même temps provoqueraient une forme de désengagement. On observe les conséquences sociales et professionnelles du développement immaîtrisé d’une technologie de commuication qui modifie les rapports au travail et entre les travailleurs. De nombreuses personnes prennent l’habitude de communiquer au travail dans un langage codé, minimaliste et sans se déplacer. Le tchat fait l’économie du corps, du déplacement, de la voix, de l’apparence, mais aussi en un sens de la « littérature » c’est à dire de la manière dont des mots personnels traduiront une demande, en y ajoutant une humeur ou style personnel. Le point commun entre toutes ces technologies intrusives de communication, c’est que le moyen précède la fin, c’est que l’on se sert de l’outil pour communiquer en oubliant que dans une communauté humaine, qu’on le veuille ou non, communiquer, ce n’est jamais simplement transmettre une information d’un point émetteur à un point de réception. Transmettre une information de manière pure et sèche, sans les techniques du corps, sans les ressources d’une prose habitée par son auteur, c’est ajouter un message au récepteur qu’on peut exprimer ainsi : nous n’aurons pas de relation -ce que suppose théoriquement une communication, dès lors qu’elle n’est pas fondamentalement asymétrique comme dans le cas de la communication publicitaire). C’est par exemple se priver des formules de politesse ou des ressources de la séduction ou de la manipulation qui ajoute à l’information la forme et la couleur souhaitée par l’émetteur, et qui engagent de fait une relation, même dans le cas de la publicité. Je ne nie pas que l’on puisse se séduire ou accélérer une séduction par SMS, simplement, dans un tel cas, un subtil jeu de présence et d’absence aura remplacé la simple utilisation du moyen de communication. On l’aura rééhumanisé en y réintroduisant le souci de l’autre et le souci de soi.

Dans tous ces domaines dont l’actualité nous abreuve, l’existence de la technique semble dicter la pratique sociale. Croire cela serait une erreur. Il me semble plus exact de considérer que la pratique sociale, l’appropriation collective des outils techniques implique cette illimitation de la technique, cette non-médiation culturelle de la technique, cette utilisation brute et désymbolisée de la technique transformant la communication en simple système d’information quand il est habituellement le lieu d’une reconnaissance réciproque.

Dans un moment troublant et peut être un peu faible de son ouvrage LTI (récemment commenté sur ce site) Klemperer fait la distinction entre deux volonté de technicisation de la société : la volonté nazi de mettre au pas et la volonté soviétique de développer une ingéniérie de l’âme. Il conclut aisni le chapitre : « Et pourtant, il y a « mettre au pas » et « ingénieur de l’âme », tournures techniques l’une et l’autre. La métaphore allemande désigne l’esclavage et la métaphore russe la liberté« . Il me semble qu’il y a ici une double confusion. Confusion sur la vision mécaniste soviétique que l’on peut attribuer à la prudence ou à l’enthousiasme d’un écrivain de la DDR. Confusion sur la cause profonde et le sens profond de la foi dans la technique comme solution et comme horizon.Un rapport immaîtrisé à la technique n’est pas l’oeuvre d’ingénieur de l’âme mais essentiellement le fruit d’un rapport à l’illimitation de l’action, un usage si désordonné, un usage si illimité de la technique qu’il implique en réalité que l’on refuse de considérer l’altérité comme un obstacle ou une résistance possible au développement de son action.

La technique, dans les exemples présents, se caractérise essentiellement par une absence de sens politique et symbolique explicite. Créer un rapport purement technique, dans lequel rien, ni la grossesse, ni l’affection ne viennent médier ou polir la relation, c’est immédiatement une subordinnation du symbolique politique à l’économico-technique. C’est une forme insouciante d’acosmisme, d’illimitation de l’action. On transforme les rapports symboliques en rapports immédiats, efficaces et non médiés par le poid ou le filtre du social. On croit faire abstraction du social en le limitant à une chaîne d’efficacité de l’action. En réalité on se maintient dans la pensée essentiellement humaine et essentiellement jouissive d’une action non-limitée par des considérations, des sentiments, des valeurs, et des autres en tant que ces autres sont des égaux, des êtres sensibles et non seulement des moyens ou des cibles dans la réalisation d’une action. Grâce à la technique, à l’immédiateté et surtout grâce à l’usage de la technique, on  débarasse enfin l’action de la question du sens, du risque du sens.

Mais une action sans sens est-elle encore réellement une action ?

Heureusement, il y a encore des vachers qui continuent à penser que pour savoir quand une vache est en chaleur, le mieux est de tâter le cul des vaches, c’est à dire d’entretenir avec une relation, médiée par des limites, des traditions, des savoirs faire, et des sentiments bref une relation porteuse de sens.

Mais il faut que je vous laisse, j’apprends par SMS que ma femme est en face de moi et qu’elle me parle.

Alexandre Duclos.

 

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