Kosmopolitique // Tribune // Piété filiale obligatoire ?

Que faire des vieux ? Doit-on faire des lois pour obliger les enfants et petits enfants à prendre soin des anciens ? En Chine, une décision de ce genre vient d’être prise. Que peut-on en penser ?

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En cette période de fêtes, la question se pose. Si les jeunes parents cherchent plutôt à faire garder les enfants le soir du nouvel an afin de pouvoir faire la fête autant qu’il leur plaira, toutes les familles se posent la question d’organiser une visite ou l’accueil des personnes âgées de la famille. Mais en réalité, cette question de la présence aux anciens, et au-delà, du soin qu’on peut leur apporter (ce qu’on a maladroitement appelé le « care ») se pose tout au long de l’année. La question se pose à deux niveaux : prendre en charge la dépendance mais aussi beaucoup plus simplement, rendre visite et donner une place dans la famille. Qu’on aime ou que l’on n’aime pas ses ancêtres, la distance, le temps pressé, le flou symbolique de leur position dans la famille, la fatigue rendent complexe la relation avec eux. Comme nous ne sommes pas moralistes, nous aborderons cette question  d’un point de vue politique

Or, la question du « care » adjoint à la dimension politique une dimension économique et moraliste : les emplois de l’accompagnement et du soin constitueraient une source d’emplois peu qualifiés et il est bon ou gentil de mener ce genre de politique moralement inattaquable. De la même manière, la question de la retraite et des pensions, incluant l’accès à une forme de dignité, si elle est éminemment politique concerne plutôt le droit des travailleurs et moins l’organisation de la famille. L’angle politique nous mènera à réfléchir à la négociation du statut des anciens. Que leur doit-on, quel est le respect qui leur est dû ?

Nous reproduisons ici in extenso la dépêche AFP/Lemonde faisant part de la récente réforme chinoise mais ce qui nous intéresse est moins le contenu que l’ignorance qui caractérise le traitement de l’information et qui en dit long sur la conception française actuelle des rapport familiaux -et notre méconnaissance de la culture chinoise.

« La Chine a adopté, vendredi 28 décembre, une législation protégeant les droits des personnes âgées qui exige notamment que les membres de la famille fassent de « fréquentes visites » à leurs aînés. La loi approuvée par le Congrès national du peuple entrera en vigueur le 1er juillet, indique le site internet officiel du gouvernement. « Les membres de la famille qui vivent séparés de leurs aînés doivent leur rendre de fréquentes visites », indique le texte qui ne précise cependant pas les sanctions qui seront appliquées aux personnes qui ne font pas de fréquentes visites à leurs parents âgés, ni à quel rythme ces visites doivent se faire. Cependant, la loi indique que si les droits et les intérêts des personnes âgées sont violés, elles peuvent chercher de l’aide auprès des autorités ou porter plainte devant la justice. La loi inclut aussi des clauses couvrant les conflits intra-familiaux et prévoit notamment des obligations de soutien financier et de logement ainsi que des sanctions pour les personnes qui abusent des personnes âgées, ne leur apportent pas de soutien ou leur interdisent de se marier.

EN 2013, PLUS DE 200 MILLIONS DE PERSONNES ÂGÉES DE PLUS DE 60 ANS

Ces modifications législatives interviennent alors que la Chine doit faire face au défi d’une société de plus en plus vieillissante après trente ans d’application de la politique de l’enfant unique. A la fin de 2011, il y avait plus de 184 millions de personnes âgées de plus de 60 ans en Chine, soit 13,7 % de la population, selon l’agence officielle Chine nouvelle. En 2013, ils seront plus de 200 millions, selon la même source ».

Par ignorance ou par distraction, l’information essentielle est ratée. Le système culturel chinois est largement fondé sur un héritage confucéen, que cet héritage soit passé de manière discrète, latente ou revendiqué explicitement à tel ou tel période de l’histoire communiste du pays (notamment sous la présidence de Mao Tsé Toung). Or, le confucianisme est fondamentalement une doctrine de la piété filiale. Les Entretiens de Confucius ainsi qu’un grand nombre de textes confucianistes sont peuplés de références aux devoirs des enfants vis-à-vis de leur parent et le développement d’une solide piété filiale conditionne l’acquisition de toute autre vertu solide.

Une analyse historique de cette notion de piété filiale nous enseigne la qualité politique de cette apologie du « bon fils » et du « bon frère ». Dans un système féodal en extension rapide, il fallait trouver un moyen d’éviter que chaque enfant fonde un nouveau royaume concurrent, et à terme, d’éviter la multiplication des guerres, des troubles et des divisions. Il fallait donc assurer symboliquement la soumission des enfants aux parents, et cela passait par l’élaboration d’une ritualisation et d’une sacralisation de la piété filiale, incluant les visites, l’obéissance, le deuil, les lettres de nouvelles, etc.

Par conséquent, au-delà du fait que l’anthropologie politique sait depuis longtemps que dans les sociétés sans état, la famille est la première cellule politique, l’histoire de la culture chinoise donne une culture donne une qualité particulière à cette nouvelle. L’état communiste chinois se place symboliquement sous le haut patronage du confucianisme, et utilise un vieux moyen pour stabiliser son pouvoir. A travers la piété filiale, c’est la légitimité de son autorité qu’il assure, il la rend en quelque sorte incontestable. En formant de bons enfants, il forme des citoyens obéissants.

Re-transposons la question en France. Sauf en cas de risque médical où l’on pourra parler de non assistance à personne en danger. Il n’existe ni obligation de soin, ni obligation d’assistance, ni obligation de respect ou d’affection. Chacun est libre de faire comme il l’entend avec ses ancêtres. Il n’existe pas une solidarité économique économique automatique. Il s’agit plutôt d’une cause nationale (celle du « care ») qui constitue plutôt les anciens en citoyens réclamant des droits plutôt qu’en membres de famille réclamant du respect. L’état français ne se préoccupe pas de cette forme de cohésion familiale qui découle de la piété filiale. Est-ce que cette absence d’intervention est en rapport avec l’organisation de l’état ? L’état n’a pas de rapport avec les communautés mais il lui arrive de s’adresser aux familles avant les individus (allocations familiales, foyer fiscal, droits des enfants, assistante sociale, crèche, maternelle…). On ne peut donc pas dire qu’il se dégage de la structure familiale. On peut seulement dire qu’à l’intérieur des politiques familiales, l’état français ne  se mêle pas de la piété filiale.

Peut-on mettre en rapport cet état de fait avec l’état politique de la France ? Est-ce que cela dit quelque chose de notre rapport à l’état, de l’idée de que nous nous faisons de la loyauté que nous devons aux figures d’autorité ? On faire l’hypothèse que ce lien à l’autorité est essentiellement basé sur une légitimité rationnelle ou plutôt fonctionnelle de la domination. Plus exactement, cette domination est globalement perçue comme illégitime mais demeure inévitable ou utile tant elle est au cœur d’un ensemble de rapports d’interdépendance. Il y a là de la matière à penser.

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