Kosmopolitique // Actualité // Questions maliennes

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L’armée française entame une nouvelle guerre au Mali. Que peut-on imposer avec une telle intervention ? Que peut-on encore attendre d’une guerre « pour la démocratie » et contre la barbarie fondamentaliste ? Est-on en train de réinventer les protectorats ? Comme il est toujours attristant de penser aux conséquences d’une guerre, je vous laisse pour vous consoler un morceau formidable du guitariste hongrois Snetberger Ferenc, Intro, Album Form my people.

Ferenc Snétberger – Introduction Mazurka

Après les dernières interventions en Afghanistan et en Libye (nous mettons de côté les autres interventions d’interposition, au Liban ou au Kosovo), un nouveau terrain de combat se dessine. Les enjeux réels de cette intervention ne nous sont immédiatement accessible et il est marginalement intéressant de se livrer à des théories du complot. La France a intérêt à maîtriser la région pour des raisons diverses : protéger les affaires au Mali, au Burkina et dans le sud algérien, protéger l’exploitation des mines d’uranium au Niger, éviter la constitution d’un bastion islamiste. Mais officiellement, il s’agit essentiellement d’aider un état ami à lutter contre une invasion menée par des islamistes barbares qui mutilent, tuent, violent et souillent le patrimoine matériel (les mausolées classés par l’Unesco. En d’autres termes, l’état démocratique malien est menacé par des groupes militaires qui veulent fonder un califat sur tout ou partie du territoire malien.

L’affaire est visiblement plus complexe qu’en Afghanistan. En effet, une part non négligeable de la population malienne semble favorable à l’intervention française. La communauté malienne de Paris a même envoyé spontanément un genre de délégation accompagner la dépouille mortelle du premier soldat français tué au Mali. Les larmes sincères de jeunes femmes maliennes de Paris honorant le cercueil de ce soldat étaient d’ailleurs indéniablement émouvantes. Le gouvernement malien, bien qu’il soit issu d’un coup d’état récent, dispose d’une légitimité limitée et aurait demandé l’intervention militaire. Il y a donc trois types de belligérants impliqués : des envahisseurs, l’armée du territoire envahi et des alliés extérieurs comprenant les forces françaises, nigérianes, burkinabés, togolaises. Il convient de relativiser le terme « envahisseurs » : les forces du Moudjao, d’AQMI et  du MNLA comptent dans leurs rangs un grand nombre de combattants maliens touaregs. Mais le MNLA ou au moins une bonne partie de ce groupe fait aujourd’hui une offre de service à l’armée française, en échange d’une plus grande autonomie par rapport à Bamako. (sur le sujet, voir l’article intéressant de Rue89).

Il n’est pas anodin que les territoires conquis par les forces touaregs et les combattants islamistes l’aient été aussi facilement, presque sans combats, et sans que les populations n’engagent une résistance acharnée. Certes, cette population n’est pas ou peu armée mais l’ennemi dont on parle ici est très limité : on parle ici de quelques centaines de combattants expérimentés et de quelques milliers d’hommes en armes disséminés sur territoire de la taille de la France. Ces combattants semblent être en position de trouver des appuis partout où ils passent, notamment pour se procurer du matériel, des informations ou des caches. Pas anodin non plus que les forces du MNLA se soient rapidement retiré du combat cherchant peut être à négocier à termes des conditions favorables avec les gouvernements français et malien. Il nous faut garder en mémoire que ces forces touaregs étaient en train de négocier progressivement une prise en charge de la sécurité de cette zone en échange d’une plus grande autonomie des populations touaregs.

Autres questions. Que va-t-il se passer lorsque les populations du nord malien dans une situation humanitaire catastrophique vont demander des vivres aux forces françaises ?

Fera-t-on un canal humanitaire ? On sait comment on entre dans ce genre de démarche mais pas comment en sortir. Ce qui mène à une question plus profonde. L’armée française est en train de se substituer à l’armée malienne quand cette dernière n’était plus à même d’assurer la souveraineté de l’état sur un territoire. Il est d’ailleurs douteux que cette armée ait jamais réussi à assurer cette souveraineté. En d’autres termes et très temporairement, la souveraineté revendiquée sur le territoire nord malien est pour le moins franco-malienne. Dans le meilleur des mondes, on pourrait imaginer que suite à une demande d’aide du gouvernement malien, une co-tutelle provisoire soit mise en place le temps pour le Mali de construire ou de reconstruire sa souveraineté sur ce territoire immense.

Toujours dans une vision angélique et inspirée de la Fantasy, on pourrait au ton que prend le roi du Rohan dans le film Le seigneur des Anneaux quand on l’informe que le royaume du Gondor appelle à l’aide : « Et le Rohan répondra ».  On dirait ainsi, la larme à l’œil : le Mali appelle à l’aide et la France répondra à son appel. Mais quand bien même. Avec quel espoir et quelle légitimité ?

Première question : peut-on maintenir la démocratie par des moyens non démocratiques -en l’occurrence la guerre sur des territoires dont les populations n’ont pas été consultées- ?   Le philosophe Claude Lefort peut nous éclairer sur la question, dans un entretien donné au Nouvel Observateur à propos du coup d’état de l’armée algérienne lorsque le FIS s’empara du pouvoir en Algérie (Cf. Interview dans le Nouvel Observateur (1992), « Il fallait arrêter le FIS », in Les Temps présents, Éditions Belin, 2007, pp. 679, 680).

N.O : « N’est-ce pas une contradiction insurmontable de la démocratie que de défendre
les chances de la démocratie par des moyens non démocratiques
1?

Claude Lefort : Apparemment, oui. Les dirigeants donnent la parole au peuple puis la lui retirent parce qu’elle ne répond pas à leurs attentes. (…) Il reste que le coup d’État porte la marque de la nécessité politique du moment.

N.O : Peut-on établir la démocratie contre le peuple ?

Claude Lefort : La question serait plutôt, la démocratie est-elle en droit de réduire au silence ceux qui veulent la détruire et le déclarent expressément ? Si la menace que font peser ses adversaires reste contenue par les institutions, la réponse est non. La présence de ces ennemis peut même servir d’aiguillon salutaire. Mais le danger existe de voir le pouvoir tomber entre les mains de gens pour qui l’idée de libertés politiques et de libertés individuelles n’a aucun sens, la réponse est oui, sans hésitation. »

Le paradoxe qui nous intéresse, c’est celui de l’interdit qui échoit aux membres des démocraties : il leur est interdit, selon Lefort, de se démettre du pouvoir. Le progrès démocratique « n’est pas neutre ». La pratique démocratique interdit par exemple la restauration d’une légitimité traditionnelle de la domination. Pourquoi ? De quel droit, avec quelle légitimité ? On pourrait poser la même question pour la légitimité charismatique. Comme si l’on avait trouvé un modèle social infaillible qui ne permettait pas l’erreur, le pas de côté et surtout l’appropriation. En réalité, dès que ce modèle intègre cet impératif de préservation de son caractère premier, il ne se distingue guère de tout autre système politique, théocratique, monarchique ou aristocratique qui revendique pour lui-même une légitimité inaliénable et qui ne prend pas le temps de fonder, à l’épreuve de la fréquentation, à l’échelle des faits sociaux, la légitimité du régime politique.

Mais la question est ici plus complexe. Le gouvernement malien est un gouvernement provisoire mis en place après un coup d’état militaire. Il n’est pas élu. Contrairement au FIS, les milices islamistes agissant au Mali n’ont pas été élue. La démocratie est donc bien loin puisqu’elle n’est au fond dans aucun camp.

Une force étrangère (ou plutôt des forces étrangères) sont censé rétablir ou établir la souveraineté d’un état qui nous semble plus légitime. C’est la situation que la France occupée a connu en 1944 mais l’appareil d’état laissé par Vichy, l’empire, l’action des FFI, l’organisation des Français Libres ainsi que la rapide formation du CNL ont permis la rapide recréation d’une souveraineté. Ici, le problème et plus complexe.

On a un envahisseur qui a rapidement assuré les condition de sa souveraineté parce qu’il envahissait un territoire en quelque sorte vacant et l’état malien semble être bien loin de pouvoir à court terme assurer les conditions de sa  souveraineté. Dans le cas malien, les supplétifs étrangers sont infiniment plus puissants que l’état lui-même et lui permette de faire ce qu’il aurait été incapable d’accomplir par ses propres moyens.

En d’autres termes, est-ce que l’on ne créé pas un rapport de dépendance tel qu’il implique un transfert de souveraineté, au moins partiel, un genre de protectorat où une puissance étrangère permet à un état écran de se maintenir ?


Quel forme prendra-t-il ? Tout cela a-t-il quoi que ce soit de démocratique ? Il est possible que si l’on organisait un référendum, une grande majorité de malien approuve l’intervention française (au moins dans un premier temps, un tel sondage serait intéressant à faire en Libye). Mais que faire de cette approbation ? Il s’agirait du vote d’une population sous la menace, et qui n’informerait en rien de ses choix réels et profonds pour son avenir. Or cet avenir est probablement fortement déterminé par la forme que prend aujourd’hui l’intervention. Les pirouettes diplomatiques de notre Président ne trompent personne. Il affirme que l’intervention devait simplement marquer un coup d’arrêt à la progression des forces islamistes et préparer l’intervention d’une force africaine. Il n’est pourtant pas question de faire du Mali et plus généralement du Sahel une nouvelle Somalie (mosaïque de régions plus ou moins souveraine avec un embryon d’état à Mogadiscio lui-même remis sur pied par une intervention éthiopienne et soutenu à bout de bras contre des groupes islamistes (les shebaabs de l’Union des Tribunaux Islamiques) par un corps de soldats des pays voisins.

Il est probable qu’il faille s’attendre au pire, c’est-à-dire à un mélange des solutions sous une forme insidieuse et latente, implicite : un protectorat, une superposition de souveraineté, une crise humanitaire, un enlisement du conflit, l’ensemble marquant le basculement d’une zone de droit coutumier vers une zone de non-droit (par accumulation de droits contradictoires) pour éviter la constitution d’une zone de droit islamique.

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