Kosmopolitique // Billet d’humeur // L’homme armé

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Entre la NRA, la guerre au Mali, la Syrie, l’actualité est peuplée d’hommes en arme -a-t’elle jamais cessé de l’être ?-. Mais penser le port d’arme depuis la France a ceci de particulier que nous sommes presque tous totalement désarmés. Qu’est-ce qu’un homme désarmé ? Quelles sont les conséquences de notre désarmement ? Devrait-on être armé ? De quoi se prive -t-on en renonçant aux armes ? Qu’y gagne-t’on réellement ? Quelle est l’histoire de l’homme armé ?

Au lieu de faire une histoire forcément partielle de l’organisation militaire, ou une histoire plus partielle encore du rapport entre citoyenneté et métier des armes, je me propose d’adopter une perspective biographique plus simple. Aux premiers temps de  l’enfance, le port d’arme est presque obligatoire. Un pistolet à eau est toujours un pistolet mais les petits garçons comme les petites filles voient sans cesse des fictions mettant en scène des héros armés, quand ce ne sont pas les armes elles-mêmes qui sont les héros (Goldorak étant une arme héroïque, Cobra mi-homme mi-arme, Robocop pour ceux de ma génération). Il n’est que peu de contes folkloriques qui ne mettent en scène des princes ou des héros qui décapitent des armées ennemies, la version la plus moderne de ces contes s’exprimant dans le Seigneurs des Anneaux. Je ne parle même pas ici des jeux vidéos. Bref, pour le dire très rapidement, dans l’enfance, un apprentissage minimal de l’usage des armes semble être un passage obligé pour devenir un bon petit garçon. Pour avoir passé quelque temps aux USA dans mon enfance et avoir été à l’école dans le New Jersey à l’âge de sept ans, je puis témoigner de ce que, à ce stade, les représentations des petits français et des petits américains ne sont pas drastiquement différentes, quand bien même en Amérique du Nord, un apprentissage concret de l’usage des armes pourra prendre place rapidement.

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Toutefois, un enfant ne fait pas nécessairement la différence entre savoir se servir d’une arme et croire ou rêver qu’il est capable de se servir d’une arme. Qui plus est, même sous nos cieux désarmés, un apprentissage minimal de l’usage des armes a souvent lieu quoique de façon discrète. Un ami me parle des armes de son père, tel autre a été à la chasse, tel autre est passionné du tir dans les fêtes foraines, etc. En ce qui me concerne, un compagnon de ma grand-mère m’enseigna dès sept ans l’usage des armes à feu en me parlant de la résistance grecque de la seconde guerre mondiale avant de parfaire cet enseignement lors de séjours au Canada, avec des armes de chasse. Il me semble donc que l’on peut dire que les enfants sont des « Hommes armés » en ce sens qu’on leur enseigne l’existence et l’usage des armes. Pendant cette période, l’arme a un sens particulier :

-Elle permet d’être le justicier.

-Elle permet d’être le protecteur.

-Elle permet de prendre le pouvoir symboliquement.

-Elle permet une puissance illimitée, au moins en rêve ou en jeu.

-Elle permet au moins fictivement de faire jaillir un nouveau système de droit.

-Elle familiarise avec l’idée de la mort.

A l’adolescence, la valeur de l’arme change radicalement. L’arme à feu ou le rasoir, dans un contexte français, cesse d’être des moyens d’exprimer une violence vers l’extérieur pour se transformer souvent en moyens de se supprimer, se tirer une balle dans la tête ou se trancher les veines. Dans certaines cultures populaires, le « gun » va rester un objet de fantasme, donner un sentiment de puissance, rapprocher d’une culture gangsta. La plupart du temps cependant, dans les socialisations adolescentes, l’arme est essentiellement vue comme un échec, un objet de consolation pour ceux qui ne sont pas capable de performances amoureuses, sexuelles, sociales ou scolaires. Ils joueront donc avec leurs armes (virtuelles ou réelles) pour se donner le sentiment d’une puissance qu’ils ne sont pas capables d’acquérir par des moyens « normaux ».  Ce jugement moral me paraît diffus mais comprend essentiellement une condamnation condescendante du sentiment de toute puissance ou du fantasme de justicier de l’enfant armé. Même dans les prémices de l’engagement politique, celui ou celle qui s’amuserait à faire référence à l’usage des armes sera immédiatement accusé de se livrer à des enthousiasmes romantiques et en un sens naïfs et pitoyables.

Cette maturation est essentielle parce que l’âge adulte, en France, est aussi essentiellement un âge sans arme, un âge désarmé. Le citoyen ou la citoyenne adulte est un être désarmé. La question n’est pas de savoir si c’est une bonne ou une mauvaise chose, ni même de comprendre le « sens » d’un tel désarmement, mais simplement de le mettre en perspective avec l’histoire complexe de l’homme armé, ou du citoyen en arme.

Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, l’usage des armes permet de chasser et/ou de protéger le bétail. La guerre est aussi souvent le moyen essentiel de mobilité social, le seul moyen d’acquérir du prestige ou de changer de statut social dans des sociétés essentiellement horizontal. Dans les sociétés occidentales modernes, l’usage des armes ne sauraient recouvrir les mêmes usages. Les forces de l’ordre assurent la protection des biens et des personnes et une multiplicité de statuts très hierarchisés permettent une évolution sociale en dehors de la guerre.

Dans des cités-états sur le modèle grec ou sur le modèle florentin, le métier de soldat accompagne immédiatement le métier de citoyen et cette militarisation du citoyen recouvre trois enjeux essentiels : assurer une forme d’égalité entre les citoyens, assurer l’autonomie militaire de la cité (les mercenaires ou les esclaves étant chers pour les premiers et imprévisibles de manière générale), donner à la cité un modèle de fonctionnement, une forme de discipline intégrée, ou si l’on permet la formule, intégrer une part de rationalité militaire dans la vie civile.

arme-2-florence Benoit Bréville

Ces trois utilités de l’homme en arme sont tombés en désuétude dans les cités modernes. D’une part, ces dernières possèdent des armées de métiers extrêmement réduites en nombre mais prodigieusement efficaces, l’égalité des citoyens est assurée au moins en droit et la rationalité du fonctionnement social est inspiré par de nombreux autres modèles de fonctionnement. Toutefois, il est bien une fonction de l’homme armé qui n’est pas désuète bien qu’elle soit abandonnée en France, et qui fait l’objet d’une étrange revendication explicite aux USA.

Les citoyens en armes peuvent résister à la tyrannie et constituent une veille permanente contre la dérive du pouvoir. Dans un excellent article du monde diplomatique de Février 2013, Benoit Bréville écrit :

« Le droit aux armes inscrit dans le deuxième amendement fut pensé, au XVIIIe siècle, par des intellectuels éclairés de la côte est. Il n’était alors ni culturel, ni individualiste, mais politique et émancipateur, et s’inscrivait dans une longue tradition, largement oubliée aujourd’hui. Pendant des siècles, les armes furent en effet perçues comme un symbole de liberté :  c’était l’épée que recevait le serf sous Henri I d’Angleterre (110-1135) quand son seigneur l’affranchissait ;  le fusil qui manquait aux esclaves français, interdits -selon l’article 15 du code Noir (1685) de « porter aucune arme offensive, ni de gros bâtons, à peine de fouet et de confiscation ». Si les pères fondateurs ont permis à tout citoyen de s’armer, ce n’était pas pour « combattre les Anglais » mais pour lui permettre d’exercer un droit à leur yeux fondamental : celui de résister à l’oppression.« 

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Nous avons progressivement (problement symboliquement depuis la Commune) abandonné ce droit. Les citoyens français sont devenus désarmés sans pour autant devenir pacifiste (pas une voix authentiquement pacifiste ne s’est publiquement exprimée au moment du déclenchement des hostilités au Mali, du moins pas à notre connaissance). En revanche, il s’est désaisi des armes pour influer sur le souverain. Avec quelle conséquence ? Probablement très peu. En France, on ne tire pas sur les forces de l’ordre lors d’une manifestation ou d’une émeute (du moins la plupart du temps), on ne forme pas de milice, on n’attaque pas les lieux du pouvoirs, mais aux USA non plus. Si certaines émeutes, certains quartiers peuvent mettre les forces de l’ordre en difficulté, on n’a pas observé depuis la guerre de sécession et la Commune de résistance collective telle qu’elle fasse trembler les fondements de l’état et-ou renverse un régime considéré comme illégitime, du moins dans ces deux pays (pas plus qu’au Brésil ou en Argentine).

resistance1 homme armé

La question n’est pas de savoir si un peuple en arme peut ou ne peut pas défaire une armée régulière. Les milices bourgeoises en France ou les milices aux USA portaient pour les unes ou porte encore l’idée d’une vigie armée, d’une garantie citoyenne sur le souverain. Les milices américaines ou la NRA ne sont bien évidemment pas les garants réels du caractère démocratique de la démocratie américaine. En revanche, en un sens, ils font partie des ingrédients qui font de cette démocratie une démocratie « américaine ». La démocratie française faîte d’êtres désarmés fait le pari d’un engagement politique spontané dans un cadre prédéfini. Le citoyen ou la citoyenne qui réprouve absolument le mode de régulation des conflits déjà en place n’a d’autres ressources que le retrait dans la marge. Le simple fait de posséder une arme habilite symboliquement ou réellement les américains à organiser autour d’eux une souveraineté conccurente, ou plus légitime, par le biais de la milice ou du gang. Le désarmement fixe la souveraineté tout en déployant une gigantesque inertie, laissant le choix entre le consentement et le désengagement, la mise entre parenthèse de son rapport à la vie politique. Quelle que soit sa valeur morale ou sociale, cette arme de « l’homme armé » est aussi une convocation au politique. Et qu’on ne me ramène pas une citoyenneté philosophique, antique. Socrate était un homme armé, les citoyens romains aussi.

Par quoi remplacer l’arme ? Par quoi remplacer cet objet-symbole qui rappelle à chacun sa qualité politique et sa responsabilité politique ? C’est la principale difficulté de la vie désarmée. On ne mobilise plus par l’urgence de la vie et la mort, mais seulement au rythme lent et laborieux des procédures démocratiques représentatives. Il se peut que seule une démocratie directe et locale puisse mobiliser avec la même intensité qu’une arme. Mais comment défendre la démocratie directe et locale contre les pouvoirs centraux. Comment faire tenir la souveraineté locale ? Avec le bon vouloir et la culture politique des élites politiques dominantes ? Par la mobilisation des masses ? Utopie ou proposition antinomique.

N’est-ce pas ce qu’il y a penser aux sujet des armes ? Par quoi remplacer ce stimulant érotico-morbide de la vie civique et de la souveraineté ?

AD.

 PS : l’article de Benoit Bréville dans le Monde Diplomatique : « De Robespierre à Charlton Heston »

PPS : Le titre est tiré d’une messe composé par Guillaume Dufay (Missa L’homme armé) sur la base d’un chant de recrutement composé pour les armées de Charles le téméraire. On allait chanter sur les places des villages de Bourgogne :

« L’homme, l’homme, l’homme armé,

L’homme armé doit-on douter ? Doit-on douter ?

On a fait partout crier que chacun se viegne armé d’un haubregont de fer

« L’homme, l’homme, l’homme armé,

L’homme armé doit-on douter ? Doit-on douter ?

 Le tube a fait le tour de l’Europe, faisant l’objet d’une soixantaine de reprises pendant la Renaissance.

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