Kosmolitt // Microfiction // Bobby .J. Bob à Pôle Emploi

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Arf, ici Bobby .J. Bob, reporter-chien pour vous servir, en direct et en planque devant un guichet de Pôle Emploi. Rassurez-vous, chers lecteurs émotifs et bienveillants, personne ne m’a mis au chomage, la rédaction de Kosmo a trop besoin de moi, de vous, de notre relation à nulle autre pareille. Mais comme, un homme s’est récemment immolé par le feu devant un Pôle Emploi, la direction m’envoie chercher le scoop ici. C’est un peu morbide, mais que voulez vous, qu’on soit reporter ou reporter chien, le journalisme reste le journalisme.

logo_pole_emploi Alésia dans Kosmolitt

J’ai choisi l’Agence Pôle Emploi de la rue Friant, dans le 14e arrondissement, à côté de la station Alésia. Pourquoi celui-ci et pas un autre, me direz-vous bien justement, lecteurs affutés et exigeants ? Eh bien, parce qu’il y en a partout, aussi vrai qu’il y a des chômeurs partout et que lorsque l’oukase de la rédaction est tombée, j’étais dans le quatorzième arrondissement, du côté d’Alésia. Alors bon.

Et puis, maintenant que j’y suis, je le trouve plutôt sympathique, ce Pôle Emploi. Il y a un supermarché Champion juste à côté et un Hôtel bas de gamme. C’est terne. Tout est fait pour mettre le chômeur dans l’ambiance.   Et l’ambiance, par le chien, pincez-moi mon dieu c’est pas possible, c’est une ambiance incroyable. Un niveau d’émotions alternatives qu’aucun roman de Dostoïevski n’a jamais atteint, une frénésie additionnée à une aphasie qu’aucun drame shakespearien n’a jamais contenu. C’est à la fois triste, révoltant, distrayant, intriguant, instructif, Personne ne pourrait, en parcourant la rue Friant, imaginer qu’elle dissimule une matrice à psychodrame par rapport à laquelle le théatre de Soleil ressemble à une animation de supermarché.

Prenons par exemple ce bonhomme. Il est grand, noueux, rugueux, ces mains nous indiquent qu’il est ouvrier, probablement dans le bâtiment, il a un tas de paperasses incompréhensibles dans sa main. Je les regarde avec attention parce que malgré leur force évidente, elles tremblent à cause de la force magique que semblent  exercer sur elles les paperasses administratives. Il entre et, poli, humble, il va se ranger dans la superbe file d’attente. Il regarde avec un sourire en coin la machine à photocopie (10 centimes d’euros)  en panne qui trône devant le guichet. Il y avait pensé. Tous ces papiers sont en double exemplaire.

Il patiente.

Une femme hurle, elle est excedée, on lui réclame un trop perçu qu’elle ne peut pas payer alors qu’elle estime qu’elle avait droit à cet argent, puisqu’elle a travaillé, qu’elle a arrêté de travailler, qu’on lui a donné de l’argent, que ce n’était pas assez d’argent.

Il patiente.

Une jeune travailleuse de Pôle Emploi demande si des personnes ont rendez-vous à 15h30 (car il est 15h 30). Six mains se lèvent, accompagnées d’yeux pleins d’espoir. D’autres voix font savoir avec une vigueur métallique qu’elles avaient elles aussi rendez-vous, il y a deux heures, et qu’elles en ont absolument ras-le-bol.

Il patiente.

Dans un coin, un jeune homme propre sur lui, d’un naturel bourgeois fait de l’oeil à un tromblon pour tenter d’adoucir son sort. Il y parvient et obtient à une vitesse ahurissante une discussion avec la directrice de l’agence. Il en ressort ravi et vainqueur, laissant derrière lui toute son affable aimabilité. Mais son dos ne le trahira pas. Personne ne se sentira floué.

Il patiente.

Une mère de famille qui traîne avec elle comme un accablement un double berceau rempli de deux jolis moutards assoupis, passe au guichet. Elle cherche un ton correct mais ne parvient qu’à émettre un tremblement électrique mais poli indiquant dans chaque intonation son exaspération d’avoir attendu si longtemps. On l’envoi discuter dans un coin avec un répondeur téléphonique. Elle insulte le répondeur suffisamment fort pour que la dame de l’accueil comprenne bien que c’est bien à elle que les insultes sont adressées.

Il patiente.

En entendant les insultes sus mentionnées, la non moins sus mentionnée dame du guichet tique un peu. Elle a l’habitude de ce harcèlement lancinant. Elle n’a pas eu le temps de fumer de cigarette depuis six heures. Elle ne peut rien faire pour la dame. Elle sent que le logiciel qui régule toute cette activité va bientôt planter ce qui augure une montée du volume sonore, ce qui annonce par ricochet une ou deux nouvelles dépressions dans les bureaux. Elle soupire mais n’en rajoute pas, si elle en rajoutait, il y aurait probablement une explosion de colère.

Il patiente.

Un cafouillage survient dans cette routine sur une lame de rasoir. Le nouveau ayant-droit face à la préposée est un demeuré. Il ne comprend pas. Il est très content. Il ne comprend pas. Il veut comprendre. Elle lui explique. Il ne comprend pas. Elle lui ré-explique. Il ne comprend pas. Elle lui ré-ré-explique. Il met une application infiniment cordiale et obtue à ne toujours pas comprendre. Elle lui demande d’aller s’asseoir en lui disant qu’on viendrait lui fournir une explication plus tard. Il repart ravi. Elle est en deuil de sa pause. Elle n’aura pas de pause, pas plus que de cigarette.

Il patiente.

Une auto-entrepreneuse qui vient là parce qu’elle tient à sa dignité et qu’elle préfère se faire avoir mais en toute autonomie plutôt que d’avoir à revenir dans cette agence insupportable.

Il patiente.

Un intermitent du spectacle qui sait bien qu’il n’a rien à faire là mais on lui a demandé de venir quand même alors bon.

Et ça y est, c’est à lui !

Il s’avance, la main tremblante, le regard vif, la mine implorante, presque s’excusant. La dame du guichet regarde le dossier. Elle regarde encore le dossier. L’ouvrier se tend. Elle fait venir sa supérieur pour vérification. C’est chaud, très chaud. Il y en a, des contrats de travail, beaucoup de contrats de travail, cet homme a travaillé et il est probable qu’il ait fait le double des heures inscrites sur ce tas de contrat de travail. C’est chaud, c’est très chaud, les feuillets sont agités en tous sens, compulsés, recompulsés, mais il va bien falloir dire la vérité cruelle. Il n’a aucun droit. Aucun droit. Les périodes sont trop courtes. Elles se succèdent mal. Le patron l’a grugé. Oui mais le patron avait dit. Oui mais le patron a dit n’importe quoi. Mais vous n’avez pas lu les papiers. Mais non, parce que… Parce qu’il ne sait pas lire.  Dans la tête de l’ouvrier, les mots du refus rebondissent sur une évidence… Il a tellement travaillé. Il a droit au chômage. Non. Non (bis). Non (ter). Il n’a pas de droit. Pas d’argent. Il explose. A l’intérieur. Il brandit ses paperasses mais son visage pleure. On lui dit de prendre contact ici ou là, ailleurs, plus loin, on lui donne un simulacre d’espoir en forme de RSA. Il recule, défait, puis part, le regard vitreux. On l’a crevé. Mais on en restera là.

Il semblerait qu’il n’y ait pas d’immolation à l’avenir dans l’immédiat. Ce cirque glauque à l’air bien rôdé. Je reviendrai pour mon scoop. Il ne me reste qu’à partir en Inde ou en Chine pour voir les immolations des tibétains proatestant contre l’oppression de leur peuple par la République Populaire de Chine.

india_self-immolation_2 Bobby .J. Bob

C’était Bobby .J. Bob en direct de Pôle Emploi rue Friant.

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