Kosmopolitique / Article / En finir avec Mitteleuropa

Kosmopolitique / Article / En finir avec Mitteleuropa dans Kosmopolitique mitteleuropa_vor_dem_beginn_der_freiheitskriege_1813

Mitteleuropa  a  vécu. Le champ lexical de ses synonymes traduit son impossibilité  contemporaine : l’Europe centrale, l’Europe médiane, la  monarchie du Danube et ses nationalités ont aujourd’hui rejoint le  snobisme du hors-propos. Suite à « l’Europe de l’Est »  du XXe siècle ne renait aucune « Europe centrale », et  il serait temps d’admettre que nous n’avons plus de culture  centrale, en revanche nous sommes forts d’une mémoire européenne  qui, en changant de paradigme, une Vieille Europe contre une Europe  autre, dispose du potentiel requis pour exprimer une Europe autre,  celle qui est contemporaine du monde.

Nous  disons Mitteleuropa  sans  article. La grammaire ici importe. C’est le défaut de grammaire  qui fait sens. Mitteleuropa  ne  veut plus rien dire, elle se retrouve choséifiée, elle est objet  philosophique. D’emblée plus pertinente sur la Rive Gauche de  Paris qu’à Budapest, Prague ou Varsovie, Mitteleuropa  est  un objet. On peut l’utiliser en levant le petit doigt dans le cadre  impérial du Centrál  Kávéház à  Budapest, en trinquant, tonneau à l’appui, dans une taverne praguoise, ou bien en arpentant les rues toutes neuves du quartier  soi-disant « historique » de Varsovie dûment reconstruit  ex  nihilo après la guerre. Le fait est que c’est fait : Mitteleuropa  n’est  plus qu’un problème grammatical.

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La  pire chose qui peut arriver à une réalité, c’est de devenir  objet de la pensée, « chose » philosophique. Objet  cinématographique : dans Europa,  le narrateur de Lars von Trier prend un plaisir pratiquement sadique,  nos respects à la société ultra-développée du Danemark, à  nommer Europa en langue anglaise, ce qui évite à juste titre Europe qui, en français, signalerait quelque chose comme « l’Europe »,  mais se retrouve sans article, « Europe » tout court, une  chose à défaut de réalité, et chez von Trier c’est bien la  chose Europa qui est horrible, dans son après-guerre, et non pas la réalité  européenne en 1945 dont le réalisateur danois se fiche  complètement.

Europa,  1945 : une chose. Dans la chose survivent les démons, le  nazisme, la logique. Mitteleuropa,  2013 : une chose dans laquelle survit un semblant de culture,  l’illusion d’une musique, un refrain, celui de Brahms ou de  Dvořak, un rêve qui baisse les yeux devant la réalité des bureaux  et de leurs cadets, centres de musculation, véritables camps de  concentration capitalistes, où l’on se recrée sur un rhytme  technologique, pour aller au bureau faire du rien avec de la chair  protéinée toute neuve. Ce rien, produit par des efforts inutiles  (je tire, je pousse, je lève sans raison), cette technologie (boum  boum), rythmée sur le rien (…), cette agressivité qui sert  l’Occident qui aura ouvert ses portes sur l’Europe de l’Est, ce  satellite,  ce grand rien du milieu a pour nom Mitteleuropa.

L’illusion  culturelle semble nécessaire pour dissimuler l’Est, autrement dit  une Europe qui figure à cœur joie sur vos écrans, dans la panoplie  yougoslave d’un Kusturica digne des plus grand péplums faussant  l’Antiquité, européenne, à souhait. Certes, les pays slaves du  Sud ne sont pas Mitteleuropa,  mais ce genre de questions reste endigué par le mur que garantit  toujours un film : le film donne à voir, chat noir chat blanc,  mais surtout il protège de ce qu’il donne à voir, chat noir, chat  blanc. Enki Bilal, avec ses « Tchécosoviets », ne fait  pas autre chose. C’est confortable de l’admettre.

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En  gros, nous sommes de l’Est, donc nous sommes lourds, Mitteleuropa ne veut plus rien dire. L’Europe de l’Est a ravagé l’Europe  centrale, et ce serait de la frime que de proclamer l’existence  d’une culture centrale après ce ravage. En même temps, ce n’est  pas tout à fait de la faute de l’Union Soviétique, qui a déclaré  la moitié de l’Europe comme son petit satellite occidental. Les  prémisses étaient donnés : drogués par la dichotomie entre  nations et nationalités, l’Europe résultant de l’empire des  Habsbourg se prêtait merveilleusement au jeu des grandes puissances  de la Guerre Froide, dont elle fut, en tant qu’Est, un figurant  quelconque.

Un  ami français, philosophe s’il en est, m’a dit une fois que cela  était bon, à savoir que face à son Occident, des sociétés-nations  se cultivaient à l’Est, figurant ainsi dans le spectacle de la  diversité européenne. Certes, lui ai-je répondu. Mais tu n’as  pas à vivre la réalité de ces sociétés.

Les  sociétés-nations, ce n’est pas très drôle à vivre.  Mitteleuropa  produit  des rôles féminins et masculins tellement restreints qu’au final,  par habitude, on ne quitte même plus son pays. L’oeuvre d’Imre  Madách,  La  Tragédie de l’Homme,  signée en 1862,  compte pour une vérité universelle sur l’homme et la femme,  l’homme et sa  femme.  En réalité, derrière le kitsch du décor de Madách  ne  se retrouvent que des « Eves » appartenant à des  « Adams » d’Europe de l’Est, belliqueux, farouches,  rêveurs du moment qu’on les caresse un peu, des histoires contre  la nature féminine qui tombe enceinte à la fin de la pièce pour  dire qu’il n’y a pas d’autre chemin, pour dire que l’oeuvre  de Madách est fondamentalement tocarde, réservée aux braves gens  de l’Est persuadés que la langue, celle de la pièce, est porteuse  de vérité, alors que, vue du dehors, elle sombre dans l’imbécilité.

La  langue hongroise a commis une erreur fatale en confondant, en un seul  mot, vérité et justice : igazság. Sándor  Márai, écrivain nec  plus ultra bourgeois  et donc apprécié en France,  s’interrogeait sur le pourquoi de la  littérature hongroise qui, selon ses dires, ne se « connectait  pas » à la littérature universelle. Faut-il s’étonner  qu’une langue « souple et archaïque » (Fejtő) comme  le hongrois, imbue de sa propre vérité qui n’est devise en aucune  langue étrangère, donc « non-vraie », demeure isolée ?  C’est grâce aux Hongrois que l’empire des Habsbourg s’est  renouvelé dans le dualisme austro-hongrois à partir de 1967. C’est  surtout grâce aux Hongrois, aristocrates barbares (Cioran) à temps  plein dans leur vérité que Mitteleuropa  a  dilapidé son avenir. Dans la « vérité » magyare, il  n’y avait aucune place pour les Croates et autres Slovaques.  Faut-il s’étonner que Mitteleuropa  se  soit donnée sans difficultés à la satellisation soviétique qui,  par idéologie, prêchait la bonne entente entre des peuples qui se  détestaient ?

Mitteleuropa ne veut plus rien dire, c’est un mur. Le mur réfléchissant d’une  culture qui n’en est plus une, sauf par snobisme. Un mur que vous  pouvez escalader sans obstacles, du moment que vous considérez que  les rôles féminins réduits à zéro et la vérité nationale  ethnocentrique est une vérité. Sans façons, il vaut mieux rester  spectateur plutôt que devenir escaladeur de cette blague qu’est  devenue Mitteleuropa :  une apparence de culture bien préparée par ses précurseurs. Au  masculin, toujours.

Mitteleuropa  est  aujourd’hui un fantasme. Fantasme occidental, parisien et  new-yorkais, mais aussi fantasme local. Le fantasme, c’est  l’incroyable, et il est en effet incroyable de croire à  Mitteleuropa,  mais il faut croire, toujours croire, que Mitteleuropa  est  une garantie contre la grosse merdre (Père Ubu) qui caractérise nos  dignes sociétés du centre.

En  plein Mitteleuropa,  on aimerait trouver des femmes qui ne jouent pas, dès leur  adolescence, le rôle de femmes au foyer et qui gaspillent leur  jeunesse par convention à ce rôle, histoire d’être sûres au  moment du mariage obligatoire. La beauté hongroise, c’est ça !  Je suis belle parce que je ne suis pas encore une femme au foyer que  je désire. Au secours. On aimerait aussi que les intellectuels de la  vie publique, réduite dans nos pays, s’attachent au pays plus  qu’ils et elles ne s’attachent à leurs proches, ce qui serait un  petit début de politique.

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Une belle hongroise, selon Oncle Google.

On  aimerait que Mitteleuropa  soit  aimable, mais il faut se rendre à l’évidence, Mitteleuropa n’est qu’une chose, et d’ailleurs nous l’avons trop pensée  pour ce soir.

Adam Balazs.

bain-de-sang1 Hongrie

http://michaelbloch.wordpress.com/2012/10/18/urss-hongrie-1956-le-bain-de-sang-olympique/

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