Oeuvre en cours

L’oeuvre en cours s’écrit jour après jour. Vous pouvez être spectateur et commentateur de cette progression, voire, si vraiment l’audace vous saisit, faire des suggestions dans les commentaires.

L’enceinte

Chroniques d’une ville disparue

Oeuvre en cours lucien-clergue-14-327x436

Pièce en 3 actes -pour l’instant- attention.

Par Alexandre Duclos.

 

 

Personnages :

Elvis dit « Tak tak tak »: un passant.

Mo Mboro : un vendeur de sandwich.

Florie Larivière : une femme-peintre qui vend de petites toiles naïve sur le trottoir.

Benjamin Progpute : la santé sur patte, la langue pendue  aux quatre vents, on ne sait jamais très bien pourquoi il est là, mais sans lui, ce serait difficile.

Angela : une imbécile heureuse assistante sociale parce que son magasin d’électro-ménager a fait faillite.

Mota : Un enfant du quartier.

Méto : Un autre enfant du quartier.

Mouti : Un troisième enfant du quartier, mais pire.

Sylvain Bourdalou-Bousseyrol : Un mendiant.

Dan Ozar : Il est un de ces ustensiles qu’on trouve souvent au-dessus des livres pour tourner les pages.

Bobby .J. Bob : Reporter-chien

Yopi la Bourboule : Chien psychanalyste.

Gina-Grasse : Bouledogue obèse, esthète et femelle. Du début à la fin de la pièce, elle est assise dans un coin de la scène. Elle ne peut parler que si et seulement si Bobby ou Yopi lui soulève les énormes bajoues. Le reste du temps, quand elle voudrait parler, elle fait des bulles.

Baronne Lili : Chatte, ou plus exactement ombre d’une chatte que l’on voit traverser la scène à certains moments ce qui du reste n’annonce rien de bon. Personne ne sait comme elle traverser l’espace.

 

Esquisse du conte :

Cette histoire s’est déroulée avant-hier, dans une rue tout près de chez vous, tout près de chez moi en tous cas, et allez savoir si nous ne sommes, à l’instant même, l’un à côté de l’autre. Si on devait la résumer en une expérience de chimie amusante, cette pièce se donnerait sous la forme suivante : un liquide composite enfermé dans un tube est soumis à un feu discret mais constant. Ce liquide, dans un premier temps forme de petites bulles. Dans un second temps se forme un précipité qui colle sa viscosité douloureuse sur les parois du tube. Dans une troisième étape, le tube explose. Vous lirez donc une pièce en trois actes bien délimités et se situent chacun à dix ans d’intervalle. Vingt ans de la vie d’une rue, et à travers cette rue, d’une ville, vingt ans pendant lesquels tout ce qui était en genèse, tout ce qui était en train de mûrir, de pourrir, de réagir discrètement rassemble des forces et explose. Que se passe-t-il lorsqu’une ville explose ? Que voit-on ?  Mais à travers l’explosion des forces en présence, il y a une histoire, une histoire qui n’est pas seulement l’histoire du lieu ou de la rue. L’Enceinte, c’est donc aussi l’histoire d’un garçon, un garçon fait de rêveries et de courtes habitudes, un détonateur en herbe qui va se faire malaxer par les événements. On assiste donc dans ces lignes à la mise au pas d’un homme clivé par la grosse main indélicate d’une pulsion collective. Au début de l’histoire, il n’y a rien. Pas exactement rien. On ne voit rien, la vie s’écoule avec de mauvais remous, des sursauts discrets mais elle s’écoule. Nous sommes au beau milieu de l’anonymat d’une grande  ville, mais tous les regards se connaissent déjà et ils préparent quelque chose. Mais quoi ?

ACTE I, scène 1

(Tous. Ils sont dans une rue pavée. Yopi et Bobby se reniflent le derrière. Dan Ozar est assis sur un banc et lit un livre sur l’art royal africain. Sylvain dort. Mota, Méto et Mouti guettent avec un air malicieux Angela qui retire de l’argent. Benjamin Progpute traîne et couve les gamins des yeux. Florie et Mboro attendent les clients. Elvis Tak Tak Tak passe et repasse.)

Angela (aux enfants) : Arrêtez de me regarder. J’ai pas d’argent. (Un temps très court) Enfin j’arrive pas à en retirer. Vous comprenez, y a rien, nada, rien à piquer. et barrez-vous maintenant, je vais pas vous consoler de pas pouvoir me faire les poches, non ?

Mota : C’est pas ça madame.

Angela : Alors pourquoi vous me regardez comme ça ?

Méto : Ben, madame, c’est parce que… Tu veux pas le savoir madame.

Angela : Mais quoi, qu’est-ce qui vous prends les enfants ?

Mouti : T’as un gros cul, madame.

Mota : Et c’est drôle.

Angela : Bande de petits cons.

Méto : Ben si madame, c’est drôle.

Angela : Vous méritez des claques ! Non mais ho, mon cul, quoi mon cul, mais c’est vraiment n’importe quoi, ces mômes de merde. (Elle sort).

Benjamin Progpute : Ouah, la madame, elle se crispe, elle est toute coincée, mais partez pas, ils rigolent, allez quoi. (Un temps). Ils sont cons,  les gens. Bon allez les gosses, on va faire un football, vous devenez un peu limite à force de rien foutre.

(Mouti, Méto et Mota sortent en faisant les équipes, et ils ne sont pas d’accord. Sylvain, voyant qu’Elvis Tak Tak Tak va repasser commence un refrain en chantant et le reprend en imitant une trompette en soufflant sur un sac plastique. Elvis Tak Tak Tak passe sans lui accorder un regard, tique, puis revient déposer une pièce devant Sylvain. Il fouille nerveusement ses poches, trouve une pièce, en vérifie la valeur, puis la dépose devant Sylvain. Ce dernier marque une pause avant de siffloter un air joyeux avec un enthousiasme renouvelé).

Elvis Tak Tak Tak : Vous vous souvenez de moi ?

Sylvain (s’interrompant brièvement) : Non. Je vois pas.

Elvis Tak Tak Tak : Un jour, j’ai planté une tente à côté d’ici, devant le kiosque. Vous passiez me voir tous les soirs.

Sylvain (s’interrompant brièvement) : Je vois pas.

Elvis Tak Tak Tak : Vous m’aviez parlé des vendages de l’été, de ces semaines où vous aviez un travail, de l’argent et des amis, enfin, je me souviens de quelque chose comme…

Sylvain  : Ah oui, ça c’est moi, c’était les vendanges, où j’y allais, comme ça, c’était bien, ah oui, c’était bien, c’était dans le sud, du côté de, enfin du côté de… Dans le sud, quoi.

Elvis Tak Tak Tak : Et alors, vous n’y allez plus ?

Sylvain : Ah ben non parce que, tu vois, j’ai des ongles incarnés dans les pouces, et puis j’ai des cors aux pieds, je peux plus y aller, les vendanges, c’est possible, mais c’est plus possible quand tu as les ongles incarnés. Alors tu n’y vas plus, tu vois, et alors toi, tu as fait les vendanges aussi ?

Elvis Tak Tak Tak :  Euh oui, enfin, non, je, non, j’ai jamais fait les vendanges. Jamais. Ou alors après les vendanges pour faire du glanage. Enfin tu vois ce que je veux dire, hein, bon. Tu, (un temps), tu (un temps). Bon. (un temps). Eh ben, je vais y aller. Bonne journée à vous, hein, à la prochaine.

Sylvain : Au revoir.

(Elvis Tak Tak Tak s’en va, Sylvain aussi, en essayant de jouer à pile ou face mais la pièce lui échappe et file côté jardin. Mo Mboro et Florie Larivière se regardent. Dan Ozar lit son livre. Soudain, il est pris d’un hoquet et pour digérer sa honte, il regarde Mo et Florie pour s’assurer qu’ils ne se sont aperçus de rien. Les trois regards se croisent, dans un genre d’épidémie de regards. Mo et Florie éclatent de rire pendant que Dan se renfonce de plus belle dans son livre. )

Pendant ce temps, Gina-Grasse fait des bulles mais personnes n’est là pour lui soulever les bajoues. Elle s’essouffle, et s’arrête lentement.

 

Acte I Scène 2

(Tous, comme d’habitude, mais au commencement, seuls Mo et Florie sont demeurés sur scène. Dan aussi mais par la perversion intimiste qui le caractérise, il s’est assis au côté de Florie, pour voir ce que ça fait au livre qu’il est en train de lire. Au demeurant, il ne cesse pas de lire son livre. A ce propos, on pourrait imaginer que ce livre soit « Le chateau de Kafka », mais ce n’est pas bien sûr. Il y a peut-être des images coquines  intercalées entre les pages de Kafka. Par automatisme, Florie attrappe son portable et compose un SMS, à tout hasard, au cas où il faudrait en envoyer un).

Mo Mboro (regarde ailleurs et cherche des yeux quelque chose pour se distraire. C’est alors que… Elvis Tak Tak Tak entre) : Ah, Elvis ! Tu es là. Comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu veux manger aujourd’hui ?

Elvis Tak Tak Tak : Eh bé, t’es en forme, Mo.  Je vais pas manger un sandwich à huit heure du matin. C’est trop tôt pour mon estomac.

Mo Mboro : Je vois pas pourquoi. Y’a pas d’heure pour mes sandwichs. Moi je mange un jambon-beurre au petit déjeuner, avec un peu de sauce au piment et un café et je me porte comme un charme, comme tu me  vois, là, je suis plein de force et de vigueur alors que toi, t’as l’air d’une figurine en plâtre, tiens d’ailleurs, je t’ai pas demandé ton, avis, je te fais mon sandwich et tu vas le manger, c’est cadeau, c’est crédit, c’est offert par la maison, tu réponds pas, tu acceptes et tu manges.

Elvis Tak Tak Tak : Ah. Bon. Ben t’as peut-être raison. (Un temps). Mais, ouais. C’est vrai que j’ai pas bien dormi cette nuit. Enfin, j’ai dormi mais j’ai fait des cauchemars. J’ai rêvé que j’aimais, enfin je tombais amoureux d’une femme.

Mo Mboro (s’affairant au sanwich à crédit) : Eh bien alors, ça, ça, c’est bien, aimer les femmes, il faut toujours aimer une femme, c’est ce que dieu veut, une à la fois bien sûr. Je te mets beaucoup de sauce au piment parce que tu as besoin de vigueur et que je n’aime pas te voir avec ta tête de plâtre.

Elvis Tak Tak Tak : Oui, j’aimais une femme mais elle m’angoissait, je n’étais pas capable de comprendre ses peurs quand elle prenait peur, ses tristesses quand elle était triste, sa douleur quand elle souffrait, et honnêtement, ce rêve, c’était une suite de visages défaits par la douleur, la tristesse et la peur, mais bizarrement, c’était toujours le même visage. Et moi, je n’y pouvais rien. Je ne parvenais pas à la consoler ou à la rassurer. J’avais même l’impression qu’elle ne m’entendait pas. Je n’étais capable que de l’aimer mais mon amour ne lui était d’aucune aide. Cet amour là était inutile, alors je voulais l’effacer de mon rêve, je m’enfermais dans une pièce secrète, une pièce sous les autres pièces.

Mo Mboro : N’importe quoi, ton truc. Quand on dort, il faut dormir. Tiens.

(Il lui tend le sandwich mais au lieu de faire taire Elvis,  on l’entendra maintenant parler la bouche pleine).

Elvis Tak Tak Tak : Et alors là, elle me rejoignait dans la cachette et j’étais sûr qu’elle était en train de se suicider. J’essayais de la retenir pour l’empêcher de mourir, mais elle repartait négligemment, comme si de rien n’était, comme si ce qu’elle faisait était infiniment plus important que notre vie. Comme si je n’étais rien d’autre qu’un témoin accidentel. Dans mon rêve, j’en faisais une insomnie très pénible.

Mo Mboro : Tu perds ton temps, mon vieux avec tes rêves d’insomnie. C’est n’importe quoi, tu as la cervelle toute pourrie.

(Elvis Tak Tak Tak cherche à répondre en agitant les bras et en produisant des onomatopées de circonstance).

Mo Mboro : Et te voilà avec une tête en plâtre. Tu ferais mieux de rêver que tu manges mes sandwichs. Ou alors rêve de femmes bien, bien, des belles femmes qui te font du bien, qui sont gentilles, qui sont  agréables, qui sont intelligentes et belles et tout ce que tout voudra parce que c’est tes rêves à toi, les tiens.

Elvis Tak Tak : Et toi, tu rêves jamais d’histoires compliquées ? Remarque, depuis que je te connais, on dirait que t’as jamais été amoureux. Je sais même pas si tu rêves.

Mo Mboro : Moi, c’est pas pareil, c’est compliqué, j’ai eu une histoire avant ma femme mais on a été séparés, de façon très très violente, très brutale, c’était nécessaire mais bon, toi, tu es trop jeune, tu es pas assez sérieux, toi, tu peux pas comprendre.

(Pendant ce temps, Florie a posé son portable et écoute attentivement, avec une discrétion appuyée ce qui est la
marque de fabrique de ce personnage. Surgissent Mota, Mouti et Méto, chantant une chanson paillarde sur l’air d’Oh when the saints go marching in
).

Méto : De l’hôpital !

Mouti : Vieille pratique !

Mota : L’infirmière est une putain !

Chorus des trois : Et son vagin syphilitique
infeste le quartier latin.

Méto : Mais moi en pi…

Mouti : Lier de l’école,

Mota : Je l’aime juste pour son mal.

Chorus des trois : Nous sommes unis par la vérole, mieux que par un lien conjugal.

(Ils chantent sans cesse. Bis, ter, etc jusqu’à qu’on leur redonne la parole)

Sylvain (surgissant un peu de nulle part, sa voix est couverte par les enfants, ainsi que celle de Mo Mboro et de Elvis Tak Tak Taj) : De l’hopital, gnahnagnagna, l’infirmière, ah ben je me souviens plus, catin, in, in, ah oui, la syphilis, ah bah ça, ah ben oui, mais je me souviens plus. Infeste le quartier latin, le quartier, ier, ier, le quartier lanananain. Et puis tout ça, mais l’air, j’ai encore l’air, moi j’oublie pas les airs, je suis fort pour ça.

(Angela entre en tenant en laisse Yopi la Bourboule et Bobby.J. Bob, Benjamin Blogpute marche à ses côtés. Il a visiblement mal à la tête, Sylvain n’arrête pas de chantonner).

Benjamin : Eh, les petits, là, taisez-vous, merde, c’est le matin. (Un temps). Oh ! Vos gueules !

Méto (se tournant vers Angela) : Pour la chanson, s’il vous plaît, donnez une pièce.

Mouti : Pour les artistes, il faut encourager l’art !

Mota : Des sous, des sous, des sous, des sous pour l’art, des sous pour nous, des sous !

Chorus des troischacun reprend sa phrase dans un brouhaha pénibleDan se lève et leur tend une pièce. Les enfants le regarde avec un air dégouté mais se taisent. Silence général. Puis tout le monde se disperse comme honteux du petit événement. Sauf, bien entendu, Mo Mboro et Florie qui se regardent, un peu las.

Mo Mboro (dans un dernier effort de civilité, à Elvis) : Eh, salut hein, à demain…

Acte I, scène 3

(Tous, just as usual, mais dans un ordre peut-être plus naturel. Dans le fond, je ne vous livre pas l’ordre d’emblée, vous le découvrirez naturellement. Dans cette troisième scène, il faudrait qu’on ait une impression d’espace).

Florie (elle l’interpèle timidement) : Excusez-moi.

Mo Mboro : Oui ?

Florie : Je me demandais, quel jour sommes-nous ?

Mo Mboro : Ben on est mardi. (Un temps). Ca se voit, non ? (Un temps). Les mardis, c’est toujours la même chose, vous ne trouvez pas, il suffit de regarder les gens qui vont au travail, le mardi, ils ont un visage résigné très particulier. Il n’y a plus l’aigreur et le côté un peu vindicatif du lundi, il n’y a pas l’abattement du jeudi, il n’y a pas le petit vent de libération du vendredi. Non, c’est juste mardi. Remarquez, vous me direz que des gens qui vont au travail, dans le fond, on n’en voit plus beaucoup. (Un temps). Mais même les chômeurs, ils ont cette même tête, le mardi, par mimétisme, pour faire comme s’ils travaillaient. Hein… N’est-ce pas…

Florie : Oui, mais j’étais au courant pour mardi. Je voudrais savoir la date.

Mo Mboro : Nous sommes le 21, c’est facile à savoir, il y a un match amical Togo-Cameroun ce soir, et je peux pas le louper sinon ce sera la grosse catastrophe.

Florie : Vous soutenez quelle équipe.

Mo Mboro : Moi, aucune ! Mais ma femme, elle soutient le Cameroun,

Florie : Vous êtes marié ?

Mo Mboro : Ah, ben évidemment, un homme de mon âge, sans femme ça serait ridicule, et, je vous vois venir parce que moi, j’ai des yeux perçant, un homme avec une femme sans être marié, c’est pire que ridicule, c’est criminel. Dieu serait pas content, ça serait pas bon, moi, bien sûr que suis marié.

Florie : Vous croyez en dieu ?

Mo Mboro : Ça oui, surtout le petit Jésus, mais bon, quand même, dieu, il est sacrément injuste, surtout avec moi, regarde ce qu’il me donne, moi, je travaille comme un fou, et j’ai un salaire ridicule, et je suis obligé de venir au travail en vélo, moi je suis marié à ma femme, je suis gentil, je suis fidèle, je lui prête mon téléphone, et bien elle n’a rien d’autre à faire que de me tourmenter toute la journée avec ses soucis et ses bêtises.

Florie : Et les matchs Togo-Cameroun ?

Mo Mboro : Oui. Oui, mais ça, c’est pas grave, c’est normal et c’est même très bien, parce qu’elle soutien son pays, elle est patriote, c’est une bonne femme, elle n’a pas le droit de ne pas soutenir son pays, ça c’est sûr.

Florie : Et vous, vous n’êtes pas patriote ?

Mo Mboro : Ah mais si, mais moi, c’est pas pareil, moi je suis français. Mais pas ma femme.

Benjamin Progpute (qui arrive avec les enfants, toute cette petite bande se tenant la main) : Ta femme, c’est un mythe urbain, personne l’a jamais vue !

Mota : Ouais, il fait semblant de parler avec elle au téléphone.

Méto : Et puis après, il fait semblant de lui parler !

Mouti : Et puis il fait semblant de lui faire l’amour !

Mo Mboro : Toi, je t’emmerde, tu dis que des conneries, tu es un plouc. Et après, tu  entraînes ces petits dans tes conneries, ce n’est pas bien, tu ne devrais pas le faire, moi, je te le dis.

Benjamin Progpute (aux enfants) : Allez, tous ensemble, un, deux, trois : ta femme, c’est un mythe.

Mouti, Mota et Méto reprennent en choeur, bis, ter, etc et s’en vont tout joyeux

Mo Mboro : Toi, c’est ta mère qui est un mythe, un mythe pourri avec du sang de règle, dégage, espèce de salopard. Petit con !

(Sylvain fait une entrée discrète mais pénible en jouant du sac en plastique. En étirant le plastic sous ses lèvres, il joue Kiitos Kiitos Jooloupoouki -Merci merci père noël en finnois. Comme une mouche du coche, il jouera son air devant chacun des protagonistes encore présents sur la scène. Il les poursuit. Peut-être même, il taquinne le public qui n’en demandait pas tant, mais si on devait demander son avis au public pendant le spectacle, où irait-on, je vous le demande, où irait-on ? Elvis Tak Tak Tak passe, suivi de près par Angela. Derrière eux et singeant ce faux couple, Bobby .J. Bob et Yopi la Bourboule. Alors qu’Elvis et Angela tente simplement de traverser la scène, ils se retrouvent pris dans le jeu harcelant de Sylvain, Mouti Méto et Mota courent partout en chantant, Benjamin Progpute se transforme en gnome hystérique, pinçant les fesses qui se présentent à lui. La tension monte jusqu’à ce qu’Elvis Tak Tak Tak explose, lâchant la main d’Angela qu’il avait saisi profitant de la ronde frénétique des enfants, de Benjamin Progpute et de Sylvain pour faire semblant de la protéger, suite à quoi, noir, hormis un halo de lumière sur Elvis).

Elvis Tak Tak Tak (explosant) : Putain de bordel de merde ! C’est n’importe quoi ! Vous allez arrêter vos conneries, oui ? Tout ce bordel ne ressemble à rien ! C’est ça le drame !

Yopi la Bourboule : Oups ! Ca sent la tirade romantique chiante, viens, filons avant que ça devienne vraiment lourd.

Bobby .J. Bob : Non attends, j’aime bien laisser leur chance aux gamins… Laisse faire.

(Pendant la tirade d’Elvis Tak Tak Tak, les enfants s’asseoient comme au cinéma et discutent. Mouti voudrait des pop-corns, Méto voudrait un coca-cola, Mota voudrait que les deux autres se taisent, les autres voudraient bien se taire mais quaind ils auront reçu le coca et le pop-corn. Benjamin Progpute fait remarquer que s’il y avait des pop-corn, on n’entendrait pas la tirade d’Elvis, que d’ailleurs on n’entend pas et qui s’éteint rapidement. Et effectivement, on ne l’entendait pas tant il fait cette déclaration en marmonnant, créant un écart comique entre la véhémence du propos et des gestes d’une part et la faiblesse du son d’autre part.)

Elvis Tak Tak Tak : Je ne vois en vous qu’un petit tas frénétique ! Frénésie laide, laide, à vomir !  Pas de tenue, pas de dignité, pas de ligne claire, pas de conscience, rien. Vous n’êtes même pas des sorcières, même pas des princes déchus, même pas de punk, vous n’êtes que des passants rendus stupides et fous, à force de, à force de rien, je ne vois rien en vous, taisez-vous, taisez-vous, je ne vous donne pas le droit à la parole, vous êtes laids, pas parce que vous êtes laids mais parce que vous n’avez pas de forme, vous me donnez envie de vomir, vous êtes ce vomi, je ne vous parle pas, je dis mon dégout de votre solitude. Il n’y a pas d’histoire ici, rien que de la médiocrité médiocre et laide, vous ne représentez même pas votre pâté de maison, même pas les quatre murs de la cage qui vous sert d’appartement, vous n’avez pas d’épaisseur, eh quoi, vous n’en avez pas marre d’être à la fois moches et conformistes ? Et de rire de vous parce que le reste est trop loin. Votre tristesse est indigne, vos amours sont indignes, je ne sais même pas si vous êtes dignes d’être… Vous comprenez ? Il ne peut rien se passer ! Avec des gens comme vous, rien, rien, rien ne pourra jamais arriver dans ce monde de  merde, vous êtes en train de vous effacer les uns les autres et la seule chose qu’on a devant les yeux, c’est votre vacarme et votre médiocrité.

Angela (l’interrompant): Arrête de délirer,  tu es nul.

Elvis Tak Tak Tak : Ah… Ah bon… Bon.

Angela : Oui. Et en plus, on ne t’entend pas bien, tu parles dans ta barbe.

(et il se tait. Dan entre. Il lit en traversant la scène, lentement. Il lève les yeux, observe, puis poursuit sa lecture en sifflotant pour faire comme si de rien n’était. Bobby .J. Bob et Yopi la Bourboule protestent à rebours dans leur langage canin, une fois n’est pas coutume. Ils remarquent que Gina-Grasse fait des bulles. Méto, Mota, Mouti et Benjamin restent au spectacle. Florie et Mo Mboro sont à leur poste).

Bobby .J. Bob : Tiens, on dirait que Gina veut dire quelque chose.

Yopi la Bourboule : Je suis, formel, cher ami, elle parle.

Bobby .J. Bob : On va soulever ses bajoues ?

Yopi la Bourboule : Non. J’ai pas envie. Tiens, regarde comme elle nous fait une éruption de salive, elle est toute indignée la pauvre (et effectivement, Gina-Grasse bave).

Angela : Tu veux aller boire un verre au Vinyl Bar ?

Elvis Tak Tak Tak : Pourquoi pas. C’est où ?

Angela : C’est près des quais. Il y a une terrasse, c’est agréable.

Elvis Tak Tak Tak : Bonne idée, on y va.

Angela : Quel enthousiasme ! T’as rien de plus en réserve ?

Elvis Tak Tak Tak : Je sais pas, allons-y.

Angela : Tu verras, la bière n’est pas chère et ils font des tas de cocktails. (Ils commencent leur sortie, Angela abandonne volontairement ses chiens) Je laisse les chiens ici, la nuit est jeune et j’ai envie de te faire boire, ce soir.

Elvis Tak Tak Tak : Tu veux me… Bon. D’accord.

Angela : Voilà. Parfait.

(Ils sortent. Benjamin Progpute se lève et va chercher quatre sandwichs et quatre bouteilles de Coca-cola chez Mo Mboro qui ne semble pas ravi de devoir vendre quoi que ce soit à cet abominable guignol. Mais soumis à son irréductible éthique commerçante, il lui fournit son affaire sans mot dire. Ils échangent en langage des signes, Benjamin prend ses sandwichs et retourne s’asseoir. Mo Mboro ferme boutique et vient s’asseoir avec les enfants, toujours aussi silencieux. Florie s’ennuie de façon expressive mais vient compléter le public).

Bobby .J. Bob : Dis-moi Yopi, on dirait que c’est notre tour.

Yopi la Bourboule : Aujourd’hui, je n’ai pas envie de faire le spectacle pour ce public là. J’ai pas la forme, je ne me sens pas très bien.

Bobby .J. Bob : Oui mais…

Yopi la Bourboule : Attends, je sais, on va laisser Gina faire le travail, on la donner en spectacle. (Il se rapproche de Gina et lui soulève les bajoues.)

Gina-Grasse : Toi, le psy ambulant, tu…

Bobby .J. Bob : Psychanalyste-chien, s’il te plait

Yopi la Bourboule : Laisse, elle est ignorante, elle ne peut pas savoir.

Gina-Grasse : Mais enfin, écoutez-moi au lieu de dire n’importe quoi. J’ai des révélations à vous faire. Une révélation importante. Une tempête s’approche !

Bobby .J. Bob : Allez Gina, qu’est-ce que tu racontes, le ciel est dégagé, il n’y a pas de vents, tout va bien.

Gina-Grasse : Les signes sont inconstestables. J’ai entendu un tremblement dans les voix des passants. Une somptueuse hésitation, des questions qui ne sont pas posées, des mots qui ne sont pas dits. Ne voyez-vous pas comme tout est fuyant, comme si un vol d’étourneaux fuyait en frôlant le sol un cataclysme, bien proche, et que personne, pas même les devins, ne voit venir l’orage. Je perçois une grande puissance qui se développe et qui se sent à l’étroit. Moi, je ne bouge pas et j’observe, je sens tout ce que l’on peut sentir.

Bobby .J. Bob : Peux-tu seulement nous dire de quel orage tu parles ?

Yopi la Bourboule : Je parie ma gamelle que c’est une apocalypse, un effondrement moral, un déréliction globale.

Gina-Grasse : Mais non, bande d’abrutis, espèce d’inanités vulgaires, je sens venir la guerre, la désolation.

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