Théâtre

Théâtre kosmo-theatre

Voici un espace de KOSMOLITT destiné à devenir une petite librairie théâtrale. Vous trouverez des extraits de pièces et les pièces à en vente dans la liste défilante mais pour vous remercier du déplacement, nous vous offrons un petit monologue : Elizabeth et Belzebuth. Pour ceux qui souhaiteraient publier leur pièces dans cette librairie numérique, écrivez à kosmopolis@laposte.net afin de connaitre les conditions de vente et la politique éditoriales.

Salut et joie au auteurs et aux lecteurs.

Alexandre Duclos.

Comme ça fichier pdf Elizabeth et Belzebuth KDP sachant que bien évidemment, dans un cas comme dans l’autre, on ne placera que des extraits.

On ajoutera aussi le lien de mise en vente sur amazon

 

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Ou bien comme ça

 

Elizabeth & Belzebuth

Par Alexandre Duclos

Monologue chorégraphique

Librement inspiré de la chanson des colocs « Belzebuth »

La scène est nue.

Le décor est dans les   yeux du chat

Et peu importe.

Monologue écrit pour   Geoffroy Rondeau

Chorégraphie au-delà de   mes moyens.

Avec Belzebuth : un chat.

Belzébuth  : Je me sens seul. Seul à crever. Et quand les autres vont rentrer… Je serai encore plus seul. Quand je les vois… De toutes manières, ils sont trop grands, trop fouillis, ils me dérangent. Pas depuis toujours mais de plus en plus. Dès que j’les vois, ma joie s’étouffe, j’ai comme un chagrin dans la bouche. Je vis enfermé chez des bourgeois, j’ai jamais dépassé le pas de la porte. Je vis chez eux, ils vivent sur moi et je n’ai jamais eu le choix. Leurs gestes me rendent un peu nerveux, ils sont désordonnés et absurdes. J’y comprends jamais rien. J’ai l’impression qu’ils pourraient dans un même geste ranger la moutarde au frigo et m’enfoncer la queue dans le grille-pain. Qu’est-ce que je peux faire avant qu’ils rentrent. En les attendant, en attendant, en attendant… Bon. Je vais aller faire un tour dans l’appartement. Voilà. Alors ça, c’est le salon, les pieds de la table, le bas du sofa, les coussins du sofa, la télé, froide,  la lampe, éteinte, la table, le dessous de la table. Voilà. Un gros mouton de poussière. Il est mou. Au centre, il y a des cheveux d’une jeune femme blonde. On les voit bien. Cette boule de poussière est nulle, on ne peut même pas jouer avec, elle est molle, elle est trop légère. Elle rebondit mal. C’est nul, les cheveux blonds.

Je déteste les jeunes femmes blondes. Je n’en connais qu’une mais elle est vraiment blonde et je la déteste. Elle a des mains rêches, elle m’attrape sous le ventre et elle me soulève. Ca m’étourdit, j’ai l’impression d’être hissé sur le toit d’un immeuble en une demi-seconde, et là, elle agite ces doigts râpeux sur mon crâne, elle me remue le crâne dans tous les sens. J’ai la nausée, je me ressaisi, je m’arrache à elle, je gratte, je griffe, doucement, parce que je suis un gentleman. Alors elle me jette par terre et je cours le plus vite possible n’importe où, loin d’elle.

Je m’ennuie. Je m’ennuie depuis le début de ma vie. Parfois, je sens en moi comme un sourire, une envie de danser debout, de faire la fête, de rire au nez de tout ceux qui me tiennent enfermé, et même de rire avec eux parce quand je suis heureux, j’ai envie d’être généreux avec la terre entière. Même eux, je leur souhaite d’être heureux. Mais ce serait mieux qu’ils le soient sans moi. Ce serait si bon de pouvoir vivre !  J’ai envie de traverser cette vitre et de m’envoler, vers n’importe où, j’m'en fous. Je veux juste avoir la certitude de me réveiller ailleurs demain matin. Je mangerai des petits oiseaux et des marmottes avec des frites ou tout ce que je trouverai. De toute façon, j’m'en fous, j’ai jamais faim.

J’veux juste manger parce que j’m'ennuie.

Toute la journée, et même la nuit, le temps me crache à la gueule. Il me regarde. A chaque petite seconde qui passe, il me regarde et revient une seconde en arrière, pour que je comprenne bien que je suis enterré vivant ici, et pour longtemps. Un jour, vous verrez, je sortirai de ce trou, je me laisserai tomber dans la rue, je m’arracherai de cette thurne.

Cet appartement minuscule manque d’élégance. Tout est petit. Tout est propre d’une fausse propreté, tout est beau d’une fausse beauté. Il y a des milliers d’objets et il n’y a rien. Il y a pas de fête, pas de joie, rien, rien… Je voudrais vivre six mois de l’année  au milieu d’un carnaval, ivre comme un polonais, avec des rubans, des lumières, des papillons, des concours de raffinement, de l’ivrognerie, de la folie. Il y a dans mes veines des fleuves de fêtes, je le sens quand j’ai froid aux canines, quand j’ai la forme, quand je voudrai me jeter dans la vie mais quand je cherche où planter mes canines, je trouve rien, je trouve personne… Et mes dents claquent dans le vide, je claque des dents, comme si j’avais froid.

Quand j’étais jeune, j’avais des frères ou bien des sœurs, je ne sais pas. J’pouvais pas ouvrir les paupières. J’les sentais bien chauds tout contre moi. Et sous le ventre de notre mère, on ne pouvait pas connaître la peur, on pouvait juste chercher le goût de son lait, son ronronnement et son odeur. Sa chaleur… Un jour, on m’a mis dans une grande boite froide, et de la boite, on m’a mis dans un appartement. Je suis devenu domestique, j’avais pas fini de faire mes dents. Et depuis, je suis là et je cherche ce qui me manque.

J’ai envie de regarder la télé, c’est bête, mais j’ai envie de me plonger dans la télé. De partir courir au Kenya avec des lions et des zébus, ou alors m’envoler pour New York me glisser dans les pattes des flics et me plonger dans une de ces ruelles sales et glauques où personne ne viendra me chercher. Ou même encore plus simplement, me couler dans un mélo quelconque, dans une scène de solitude sous la pluie. Pour sentir la pluie sur mon corps. Paraît que les chats n’aiment pas la pluie. Je sais pas si j’aime pas la pluie. Je n’ai jamais marché sous la pluie. J’ai jamais senti la pluie, l’odeur de la pluie, le goût de la pluie sur mon nez ou dans ma bouche.

Et puis les flaques. Tiens, voilà. Le jour où je sors d’ici, je vais sauter dans les flaques. J’écouterai pendant des heures le bruit que ça fait, en tombant par terre, je connais ce bruit, je l’entends d’ici mais là, ça sera pas pareil. Ca sera pour de vrai. Je suis tout simple. Je suis comme ça. J’aimerais être un vieux grincheux, un jeune transpercé de douleur, un gouffre, un être malheureux. Mais j’ai en moi une force immense qui me demande juste de vivre, de faire la fête, de m’essouffler, de me jeter par toute les fenêtres. Je voudrais suivre tous les chemins qui se présenteraient sous mes yeux. Mais devant moi, y’a une moquette, un sofa et des coussins bleus.

C’est pas possible. Bordel. Je suis pas que ça, je ne peux pas être que ça ! Je suis pas né pour tourner en rond toute la journée dans ce tas de trucs confortables qui ne me ressemble pas. Je sens ce que je suis, je suis solide, je veux pas me cogner à la vie, pas toute ma vie, pas le même coup de tête sur le même mur. Mais attendez, qu’est-ce je vois, à la fenêtre, en face… Une femelle brune. Je la reconnais. C’est la plus belle amante du monde. J’l'ai déjà vue. Je la vois tous les jours, à sa fenêtre ou dans la rue. Elle marche avec tant d’élégance, elle laisse des traces derrière chacun de ses pas. Quand je l’aperçois, je la regarde si fort que j’ai l’impression de marcher avec son corps de voir avec ses yeux. Avec ses yeux le monde est libre, il semble immense et moi ça me suffit. Mais elle, elle, est-ce qu’elle me voit. Peut-être du coin de l’œil, oh oui, sûrement, elle me voit et elle me laisse la regarder.

J’ai envie d’elle. Contre ma vitre. Je sens mon haleine chaude sur la vitre. J’ai l’impression que c’est la sienne. J’ai l’impression que c’est son souffle, son humidité, son intimité. J’ai envie, d’elle, c’est fou comme j’en ai envie, je sais pas de quoi j’ai envie mais c’est avec elle que je veux être. Et j’ai envie de tout ce qui va avec elle. Etre avec elle, juste un instant. La respirer, la lécher, la mordre et puis passer aux choses sérieuses. Je l’aime déjà un petit peu trop, je le sens. J’ai le cœur fragile. J’ai pas l’habitude de tomber amoureux. Mais je suis vivant, je peux essayer.

Je vois ses yeux comme si j’y étais et je crois qu’elle se tourne vers moi, si elle me regarde je plonge dedans, je nage dans le vert de ses yeux et je danse avec les rayons lumineux de son regard et elle se tourne, encore un peu, on y est presque, elle joue, elle me tend, elle me tend et (Il se tourne violemment).

C’est quoi ce bruit ? (Il saute quelque part). Pourquoi je pose cette question. Mon ouïe est fine, je me trompe jamais. C’est les deux grandes bêtes qui vivent avec moi qui rentrent dans leur tanière. Ils vont mettre de la musique, ils vont faire du bruit, ils vont vider une boite en fer dans une gamelle et dire mon nom. Mon joli nom. Belzebuth. C’est moi ! Je suis là, j’ai envie de danser le twist, de boire sans soif, de faire la fête toute la journée et toute la nuit et à la place de ça, je vais de voir les regarder ronronner  et meugler et beugler, s’avachir et s’empiffrer, s’engueuler et s’abrutir, s’agiter et s’endormir, et moi, non seulement je vais m’ennuyer mais je vais le faire sous leurs deux regards tout pâteux.

Alors que la seule chose dont je rêve, la maintenant, c’est de faire du sushi avec leurs poissons rouges. De sushis au cancer de poisson d’appartement, de la confiture d’abcès. Ca me donne faim et envie de vomir à la fois. Alors je me lèche. C’est la base de l’élégance. Je me lèche avec légèreté. Jamais rien de trop dans le geste. De haut en bas. Avec des belles lignes bien droites, toutes simples.

Ils me disent qu’ils m’aiment. Et après ils me regardent avec un regard mou, leurs yeux sont mous, ils sont mous et brusques. Ils doivent aimer comme des veaux, comme des mollusques énormes et puissants ! Et c’est vrai qu’ils sont puissants mais je ne sais pas pourquoi, je me sentirais humilié d’avoir peur d’eux. C’est comme si j’étais plus vivant, comme  si je méritais un peu mieux de la vie. Bon, les voilà vraiment. Mes amis, pendant qu’ils sont dans l’appartement, je vous demande un peu de pudeur, regardez ailleurs, je souffre assez tout seul, j’ai pas besoin de témoin. Je vous retrouve après, demain matin à la première heure.

(Une télévision s’allume dans un coin pour que le spectateur honnête, celui qui n’existe que dans les songes béats des écrivaillons niais, puisse effectivement regarder ailleurs. L’autre, l’insupportable, l’authentique, le fourbe, l’abominable spectateur en aura pour son argent. On ne peut pas faire autrement. Alors son regard pourra bien se permettre de suivre notre chat, ce chat ne le décevra pas. Il courra miauler des douceurs aux abords de ce qu’on imaginera être des pieds de géants. Il perdra toute dignité dans des frottements mécaniques. Il se fera caresser la nuque, le menton, le dessous du ventre, surtout le dessous du ventre, partira d’un coup se percher sur un meuble, filera comme l’éclair se cacher derrière un rideau puis reviendra nonchalamment, faisant en sorte que son retour dure quelques savoureux instants. Il se résignera enfin à regarder la télévision mais il est prévisible que ses exaspérations colorées soient à elles-seules un spectacle nourrissant. Tout se passe dans toute l’amertume fétide d’un quotidien vu de dessous. C’est alors qu’un cris déchire le néant).

Belzebuth : C’est quoi, ça un vétérinaire ? (Pause).  S’ils veulent me castrer, faudra m’attraper avant. Je sais pas vraiment à quoi ça sert, mes deux baballes entre les jambes, mais j’ai l’impression que j’y tiens très fort. Plutôt crever que de me faire arracher un bout de mon corps chez le tétérinaire ou je sais pas quelle connerie. Jamais, vous m’entendez ! Non… Vous m’entendez pas mais je m’en fous. Vous me couperez pas les couilles. De toutes les manières, je l’savais. J’le sentais fort comme une douleur. Il faut qu’je traverse cette fenêtre. Il faut qu’j'aille les fleurs en grand. Il faut que j’apprenne à sauter ailleurs que sur un sofa ou sur un meuble Ikéa. Faut qu’je bouffe un oiseau, faut qu’je tombe amoureux, faut qu’je  déchire des chaires animales. La vie m’attend hors de ce clapier.

Mon cœur accélère, dans ma tête, je vois mes jambes coupées qui pendent et je pense à Elizabeth, ma voisine chatte, qui doit m’attendre. J’espère une fin, je veux disparaître, j’ai l’habitude, quand j’ai l’estomac mangé par la peur, je laisse l’espoir me tirer vers le haut, et l’envie de  disparaître les problèmes du bas. L’espoir m’arrache le haut du crâne et mes pattes tremblent tellement, tellement que je ne sais plus courir. Alors je m’assois et je me lèche, je ne sais pas  pourquoi, mais c’est mon âme de chat, ou de chat domestique, comme  si mon corps avait pris l’habitude de s’éteindre dans la paresse et  le ronron. Mais je suis un chat, un chat trop jeune pour mourir dans  une petite mort chez le tétérinaire ou en moisissant devant un  petit tas de poisson rouge. Y a un vent frais qui fuit devant moi,  qui frôle ma moustache, qui m’attire, je suis un chasseur, je chasse  ce feu follet, c’est mon instinct, je suis un chat, une bête  sauvage. Ma proie invisible a sauté sur le rebord de la fenêtre. Je  saute aussi et je le rate, je manque d’entrainement et je traverse  les airs.

Ca y est. Je suis dehors. Je  suis dans l’air. Je chute. Je tombe vers ce sol inconnu. Je traverse  les airs, en diagonale. Je suis un expert. J’ai toujours su que je  savais voler. Je suis un chat, je suis fait pour ça. Y’a de l’air  dans mon corps, toute ma peau est tendue. Et en bas, je vois le sol  qui se rapproche. Lui au moins, il ne va pas me faire de mauvais  coup, il ne va pas s’enfuir, il approche, il approche. Que c’est bon.  Comme c’est précis. Tac tac tac tac.

Je touche le sol. Un deux. Je  cours, je file comme la lumière pour me planquer dans une ruelle.  J’entends mes maîtres crier un peu, puis moins, puis plus du tout. Je m’en fous au-delà de tout ce que je pouvais espérer. J’ai déjà  oublié cette petite vie, elle pesait pas lourd dans ma caboche. Pour  eux non plus, probablement. Bon, mais enfin, maintenant, je vis, faut  prendre le reste au sérieux. Où est-ce que je suis ? Qu’est-ce que  je vais faire ? Je peux faire mes besoins partout mais je sais pas où  trouver ma nourriture. Paradoxal, mon Belzébuth. Mais c’est pas  grave, t’as même pas faim.

Devant moi, une bouche immense  et chaude, je m’y engouffre, je suis dans le métro. Il y a une  atmosphère étrange. J’en ai des frissons dans le dos. Comme une  princesse dans le désert, comme un pauvre au milieu d’une banque. Je  crois que j’ai tout à réapprendre, je crois que je repars à  zéro. Y’a des demoiselles belles comme le jour, voulez-vous danser  un tango, mais rien du tout, minou, minouche, t’es sale, tu dois être  au clodo. Le clochard s’est pissé dessus, c’est une affaire de  territoire, je connais ça et je lui dis, il me regarde, il me  demande à  boire. Il me dit que si je veux bien, il est d’accord  pour m’adopter, ou plus simplement partager ce qu’il peut trouver à  manger. C’est bien touchant, ami humain, mais j’ai besoin de solitude  ; mais je passerai te voir demain, et après-demain, j’aime bien les  courtes habitudes. Mais d’ici là, il faut qu’je coure. J’ai une  furieuse envie de courir et je m’échappe.

Eh, Belzebuth, ça sonne pas  mal, c’est toujours mieux que « mon minou » ou  « Belzebuth » quand c’est mal dit. Alors, alors, mon  Belzebuth, où est-ce qu’on va passer le reste de la journée, dans  cette ruelle, dans l’escalier, sous une voiture abandonnée, dans ce  square rempli de moineaux ou sur le dos d’une chatte en rut. La  dernière option me séduit, je sens bien que c’est ce qui me manque  le plus, mais  avec n’import qui, avec mon amoureuse de toujours,  avec Elizabeth, ma belle chatte inconnue que j’ai désiré pendant  des siècles. Et puis là, pour jouer, j’escalade une gouttière, je  saute sur une poubelle, j’atterris sur un rebord, j’observe, je  prépare mon prochain vol, j’aperçois un terrain vague, j’y cours et  en passant sous un buisson, j’ai fait ma première rencontre.

Un chat monstrueux, gros comme  un coussin, avec des pattes en plus. Ses yeux sont presque fermés.  Il a l’air calme. Sa voix est acide. Ca grince. Il me parle. Il faut  que j’écoute. Il me souhaite la bienvenue. Il remarque que je suis  nouveau, que je sors de l’œuf.  Il me tourne autour, il me renifle,  ses yeux s’entrouvrent un peu plus. Il me dit que j’ai encore des  couilles, des griffes, que j’ai de la chance. Lui n’en n’a plus mais  je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas pitié de lui et je m’en méfie  comme de la peste. Il parle un peu comme Jules César surpris le cul  dans un bidet et qui reprend doucement sa supériorité et tournant  autour de l’importun qui l’a surpris dans sa toilette intime de vieil  impuissant. Son poil est sale, ses oreilles sont balafrées, il a une  façon de marcher comme s’il jaugeait un adversaire. Je dois lui  paraître anodin. Complètement inoffensif. Alors, il veut simplement  me montrer qu’il est le chef  sans avoir à le dire clairement, sans avoir l’air de réclamer le respect et l’obéissance qui lui sont  dus.

Moi, je le connais pas, ce  type, avec son poids, avec son odeur aigre, avec son étrange manière  de marcher, mais bon, je viens d’arriver dans la place, je veux bien  respecter les règles, les petites traditions locales, si ça peut  lui faire plaisir. Faut dire aussi qu’il m’a mis sous les yeux une  chose merveilleuse et mortelle. Une lame d’argent vissée le long de  sa patte droite. Cette lame danse dans la lumière, on l’entend  presque nous dire j’ai faim, j’aurai toujours faim de ta chair, et  toi, toi, tu n’auras pas le temps de regretter mon unique caresse,  quand je te couperai en deux. Cette lame vous dit qu’elle passera à  travers vous, un jour ou l’autre, et c’est inéluctable. Alors je  regarde mon Jules César, je pense plus à son bassinet, je fais  celui qui a compris, je miaule un peu, poliment, et je m’éclipse.

Je découvre instantanément  que c’est ce que  je sais le mieux faire. Je sais disparaître comme  personne. Sauf peut-être comme les autres chats. Mais pour  l’instant, je ne connais que moi, et l’autre monstre avec sa lame. Là  je trottine pendant des heures, je fais des circonvolutions, je  m’imagine un territoire à l’infini, sans limites et sans  concurrence. A vrai dire, j’y pense pas vraiment, le monde est tout  entier à moi et il peut bien être à tout le monde. J’suis pas  jaloux, je sais pas faire, ou pas encore, je suis trop jeune.  J’ai  l’impression en voyant tout ces inconnus, toutes histoires que  j’aurai plus tard que ma vie d’avant n’était rien d’autre qu’une  dépression un peu trop longue. Un peu trop molle, un peu trop floue,  un peu trop vide, un peu trop tiède. Chaque pas résonne comme une  chanson, j’ai des refrains plein la tête, de chansons que j’ai  jamais entendues mais qui me viennent. Une idée me saute au cou.  L’idée d’une fête du quotidien que je pourrais appeler une vie.  Même respirer me fait plaisir.

Je suis complètement perdu, et  ça me va bien. Ca ne pourrait pas être mieux. Mes pieds sont des  ailes et mes pas me mèneront là où ils veulent. Je pensais qu’être  débonnaire, ça pouvait être aussi facile, c’est comme si l’âme des rues voulait que je sois léger comme une plume. Et là, dans  l’odeur du bitume qui semblait se mouvoir, il y a quelque chose comme  un accouchement et mes yeux se retournent, je vois  ce que j’attends  depuis toujours.

Elizabeth, Elizabeth, Elizabeth  ! Elle est devant moi.  Qu’est ce que j’ai fait pour mériter ça. Ca  doit être ça, vivre. Mais en plus, j’ai le droit de la voir. Elle  ne me fuit pas, elle me regarde. Elle s’approche de moi. Elle ne me  parle pas encore. Elle se concentre. Elle est en train de me  rencontrer. Chaque chose en son temps. 

Nos corps ! Je n’y avais jamais  pensé. Tant mieux. Je sens ses hanches, près de mon cou. Sa tête  m’invite à insister, j’insiste, je la devance. J’apprends en même  temps à danser et à rire. Elle roule autour de moi. Je rends coup  pour coup sans attendre, sans savoir ce qui va suivre mais si on  devait faire l’amour, je crois que je sais ce qu’il faut faire. Sa  peau est dense comme un velours et son odeur me fait penser  à un  banquet sur des draps rouges. Nous nous caressant maintenant comme on  voudrait se dire bonjour, comme si elle m’accueillait sur la terre  avec une joie simple et sincère. Elle a dans chacun de ses gestes  une légèreté qui m’ébouriffe. Elle est si simple  que j’en rêve  encore. A son contact, tout se passe comme si j’étais devenu  intelligent et que le monde était si simple qu’on pouvait rester un  enfant. Elle glisse sur mon corps, nous nageons l’un sur l’autre.

Comme c’est bon. Comme c’est  lent. Quand je respire, c’est elle qui entre un peu plus dans mon  cœur. Et il y a quelque chose dans mon corps qui anticipe ce qui va  suivre, elle est d’accord tout simplement, nous inventons notre  musique. Moi qui prenais ça au sérieux, mais faire m’amour, c’est  musical, je suis son corps, elle me survie, elle me remplace et ça  m’enchante. Elle m’emmène dans un hangar sans cesser ses jeux  délicats. Je suis en elle et je l’embrasse de tout mon corps, je  suis comme ça. Je m’enfuis avec elle, nous disparaissons presque  tout les deux. Nous faisons l’amour comme des bêtes et c’est  tellement élégant, des lignes claires et des appétits qui se  confondent. Il y a cette chose qui monte en moi, c’est comme un chant  à l’intérieur. Ca grimpe dans mon échine, ça me tend. Et sous mes  gestes frénétiques, je sens Elizabeth qui se love sous moi, qui se  ramasse et qui crie un chant d’amour un peu trop fort. Ca fait du  bien de crier, ça fait du bien tout court. Mais l’instant d’après,  je la vois face à moi, le visage crispé, le sourire amoché par  quelque chose que je ne comprends pas.

De quatre coins du hangar, je  vois surgir des chats. Certains sont gros, d’autres faméliques, ils  ont les yeux plissés, les griffes sorties et ils s’avancent vers  moi. Ils ne voient pas Elizabeth. Ils l’ont entendu, ça leur suffit.  Un nouveau venu a pris cette femelle, c’est une affaire de  territoire, ou bien j’ai pissé là où y fallait pas, vas-t’en  savoir ce qui leur plaît pas.

J’ai probablement commis un  crime mais pardonner, c’est peut-être quelque chose qu’ils savent  faire. Est-ce que les chats savent pardonner ? Je les salue  avec ma  queue, j’essaye de faire celui qui comprend pas, mais c’est pas du  chiqué, je comprends vraiment pas. Je jette des coups d’œil  désespérés à Elizabeth mais dans les yeux d’Elizabeth, je vois  une détresse, ses petits yeux verts qui tremblent, elle sait ce  qu’elle va voir, elle n’a plus envie de me sourire, c’est triste mais  c’est ainsi. Elle ne m’a pas encore oublié mais ne t’inquiète pas,  mon amour, je ferai tout pour que tu ne m’oublies jamais.

Je n’ai pas fini de penser ça  qu’un petit matou excité se jette sur moi. Je l’évite d’un geste  vif, j’attends qu’il se retourne mais un autre saute déjà vers moi.  Puis deux, puis trois puis tous. Mais j’ai des griffes, et j’ai la  rage, j’ai un sang tout neuf, un sang qui bout d’amour pour Elizabeth  et je le jette dans la bataille, je le verse pour elle. Mais pas  gratuitement, je griffe, j’arrache, je déchire, je prouve que je  suis vivant, mais ils ne s’arrêtent pas, j’ai une oreille tranchée,  mais celui qui m’ai fait ça, je viens de lui faire perdre un œil,  ils sont tellement nombreux qu’ils se griffent entre eux, mais  soudain… Je le sens, mon Belzebuth, toutes ces aiguilles dans ton  corps, toutes ces morsures, toutes ces blessures, c’est toi qu’on  déchire, c’est toi qu’on massacre, ils ne veulent pas jouer, cette  lutte n’a pas de fin, ils veulent ma peau. Ils veulent ma mort. Moi,  je panique, je vois du sang, j’arrache tout ce qui bouge, je fais de  la place, mes bras sont des sabres, mes griffes sont des  poignards  et dans un effort suprême, je les écarte un court instant. Mes ennemis respirent. Leur souffle est épais. Je ne sens plus que ça.

Ils me regardent, les yeux  gonflés, les crocs  baveux, les griffes en sang. Ils reprennent des  forces  avant l’assaut final. Ils sentent leur victoire en regardant  mes plaies. Alors, je sens mes ailes revenir, je vous ai déjà dit  que je suis un expert de la disparition, je m’élance vers la vie, je  fuis ce champ de mort, je vois la porte, je fonce vers elle, je  saigne mais je vole. 

La lumière de la porte  s’approche de moi. C’est fou, tout ce qu’elle porte en elle. C’est ma  nouvelle vie, c’est mon futur, c’est ma vie, c’est ma bravoure. C’est  mon épaisseur et mon espoir. Mais dans cette lumière, je vois une  ombre obèse, avancer lentement. C’est mon gros Jules César. Il me  sort sa lame, regarde Elizabeth, je comprends un peu tard, j’essaye  de l’éviter, je passe mais je sens un vent glacé traverser ma  poitrine. La lame est allée droit au cœur. Mais  je veux encore  fuir, c’est mon âme qui fuit, c’est mon âme qui s’envole, elle  ressemble au bonheur. Elle tourne le dos à tout, elle regarde le  ciel pendant que ce qui reste de mon corps court mécaniquement, vers  nulle part, sans plus penser à rien et à quoi bon penser.

Vous savez, nous les chats, on  peut vivre neuf vies, et c’est la huitième vie que je viens de  laisser. Pour la neuvième, je crois que mon âme à choisi, je la  sens s’arracher de mon corps refroidi. Elle se secoue un peu pour se  laver du sang. Elle se déploie lentement dans la clarté du soir.  Elle prend son envole. Je vois sur le trottoir se dessiner une ombre  aux reflets bleus et noir. Et puis mes ailes s’agitent, mon bec  s’ouvre en grand, mes poumons poussent un cris magnifique et  vainqueur, je suis un milan noir et je veux vivre ailleurs, dans les  champs, dans les arbres. Ecouter chaque soir la rumeur de la ville  s’éteindre au loin derrière mon dos. Elizabeth me rejoindra un  jour. Son âme s’envolera sûrement et nous vivrons notre dernière  vie tous les deux, dans une immense histoire d’amour sans monstre  gras, sans multitude, sans fatigue, dans les vents adorables. D’ici  là, je suis seul et ça me va très bien. Je regarde le monde en  dessous de mes ailes. J’ai tout mon temps pour moi et n’ai besoin de  rien. Au bout de neuf vies, je vais pouvoir enfin apprendre à vivre.  Et je vais oublier tout ce qui est oubliable, oublier mon passé et  m’oublier moi-même. Sauf mon Elizabeth. Ce sera mon poème, ma  chanson familière, mon rêve secret. Mon aubade.

Mais, il faut que je vous  laisse.J’aperçois là, en bas, mon  repas qui gambade.

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