La vengeance des fous

La vengeance des fous, par Alexandre Duclos

Un homme fait interner toute sa famille, toute sauf sa grand-mère qu’il aime  plus que tout. Il passe de jour heureux avec elle et son chat de porcelaine avec il a de grandes conversations. Mais l’asile ferme ses portes et les membres de  la famille rentrent les uns après les autres, légèrement transformés. Tout est prêt pour la vengeance des fous. Pour acheter la pièce, cliquez sur l’image.

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Extraits

ALEXANDRE DUCLOS

Éditions KOSMOP

La vengeance des fous

Drame  en cinq temps vigoureux.

Ce texte a fait l’objet d’une lecture au Théâtre de la Manufacture des Abbesses, à Paris, le 05 juillet 2009, avec une équipe de six
comédiens et une mise en lecture de Leila Moguez.

 Personnages

Henriette : Une grand-mère cyclique, opaque et sédentaire.

Constantin : Meuble paternel, débonnaire, désabusé. Il émane de ce personnage une fatigue attendrissante.

Paul : Fils de Constantin ; aimerait être  Dieu. Cest là son moindre défaut.

Romain : Frère de Paul. Par le chien, quil est beau ce frère!

Anna : Sœur de Paul. Vous connaissez la Madone de Munch ? Voilà… 

Le chat de porcelaine : Être sceptique sil en fut. Sa voix oscille entre le chuchotement, la crécelle et la voix intérieure.

Labsente : Sans elle, pourquoi sagiter ?

Esquisse du conte

Il était une fois dans un temps très lointain et très proche, au-delà de cent montagnes et de cent océans, un pays perdu entre la Transnistrie inférieure et la Transnistrie supérieure ou bien peut-être encore un peu plus loin. Dans cette région de forêts, de montagnes humides et de ululements, il y avait une petite ville. Une petite ville frileuse.

Dans cette petite ville, il y avait un immeuble, dans cet immeuble un appartement et dans cet appartement, une grand-mère préparait à manger. Dans une immense cuisine remplie dustensiles énormes, tournant le dos à une table pouvant accueillir au bas mot dix personnes, elle surveillait consciencieusement une minuscule cocotte, remuant les légumes dune main experte, auscultant la viande du pot-au-feu dun œil connaisseur. Parfaitement silencieuse, elle saffairait. Seul un soupir fatigué lui échappait parfois lorsque, dans un souci de perfection, elle guettait larrivée de celui à qui était destiné le pot-au-feu, afin que la cuisson soit juste. Son regard traversait alors la rue, la balayait rapidement sans pouvoir éviter les ténèbres, le vide, le vent glacé de cette petite ville beaucoup trop propre depuis un certain temps. Beaucoup trop calme.

Le potentat local était un pauvre fou, il aimait le pouvoir. Cet amour est une maladie si contagieuse que tout dans la ville sétait déréglé. Les courtes habitudes des habitants, les heureux hasards, la joyeuse cohue, le bienheureux bordel, la créativité chaleureuse et laccueil généreux qui avaient si longtemps meublé le quotidien de cette ville avaient disparus. Il ne restait quun calme absurde, qu’une incertitude dans tous les actes pourtant contrôlés. Il ny avait plus que les rats qui pouvaient sortir sans craindre un contrôle didentité. Les humains étaient sous contrôle. Elle se demandait pourquoi ses petits enfants étaient si prompts à tendre lautre joue, si couards, si pleutres et surtout petits pieds. Si elle avait su, se disait-elle, elle serait demeurée chaste et pure. Ça aurait été bien plus drôle. Enfin, tous ses petits enfants nétaient pas petit-pieds, il ny en avait surtout un, le pire, le seul qui vive encore avec elle. Les légumes cuisaient, la viande dorait, la cuillère en bois faisait des huit.

Cest alors que la porte claqua.  Paul entra. Paul était ni grand ni petit, ni gros ni maigre, anodin et pourtant si parfait. Il était maniaque. Officiellement, Paul aimait deux choses dans la vie, gagner de largent et ranger sa chambre. En vérité, il aimait aussi sa grand-mère mais cet amour lui semblait si étonnant quil ne se lavouait quà grand peine et nen parlait à personne. Depuis qu’il vivait seul avec elle, il était comblé. Paul avait envoyé toute sa famille dans un asile de fous. Internement sur demande dun tiers et quel tiers! Il avait dabord dénoncé son père, puis son frère et enfin sa sœur. Il ne pouvait plus les supporter. Ils étaient bruyants, désordonnées, fêtards, flemmards, bavards, contemplatifs, bref, ils savaient vivre. Les uns après les autres, il les avait dénoncés aux autorités comme des éléments dysfonctionnants, improductifs, des êtres nuls, non avenus et donc dangereux.

Les jours passaient maintenant calmement pour Paul, seul avec sa grand-mère qui ne brisait le silence que pour linsulter. Mais même ces insultes, il les chérissait comme une habitude nécessaire. Elle ne répondait aux longs monologues de Paul que par une phrase laconique puis elle allait se coucher dans sa chambre, sa chambre étrange, odorante et surtout interdite.

ACTE 1

« En
somme pourrait-on dire, le psychotique est un martyr de
l’inconscient, en donnant au terme de martyr son sens qui est celui
d’être témoin. Il s’agit d’un témoignage ouvert. 
»
(Jacques Lacan, Du signifiant
dans le réel
)

Acte I, scène 1

(Paul, Henriette)

 Henriette : Paul, mon enfant, je te le dis, je ne le répèterai pas, tu n’es qu’un pauvre imbécile doublé d’un sinistre salopard.

 Paul : Mais oui, mais oui, pourquoi pas. Tout va bien. Tout est à sa place. Tout est propre. Je me sens merveilleusement bien. J’ai une affreuse migraine qui m’a collé au crâne toute la journée mais je me sens déjà mieux. Sentez-vous, Bonne-maman, comme l’air devient pur. J’ai l’impression que cet appartement s’est déplacé sur des cimes montagneuses. Il y a comme du chlore dans l’air. (Un temps). On domine sa propre existence dans une atmosphère pareille. D’ailleurs on domine tout, on est hors d’atteinte, on peut juger calmement tous les autres, tous ceux qui grouillent. Dans ce calme là, ma vie est une respiration. Je me sentirais presque coupable de détenir tant de pureté si vous n’étiez pas là pour m’insulter. J’aime cette distraction. Il faut toujours un peu d’imperfection dans la perfection. Tout va bien. Tout est convenable.

 Henriette : Paul, mon enfant, je te le dis, je ne le répèterai pas, tu n’es qu’un pauvre maniaque doublé d’un vilain veule. 

 Paul : Et puis de fait, grâce à vous, je me sens moins seul. Parce que vous savez, Bonne-maman,  je me sens parfois horriblement seul. Cette idée vient me troubler dans mon travail. C’est infernal. Vous rendez-vous compte? Je ressens comme une gêne au moment de remplir un formulaire. Il se produit dans mon crâne comme une ankylose mentale. Je peste intérieurement, j’insulte la terre entière et je perds un temps fou. Et puis il y a ces migraines affreuses. Avant je croyais en crever, dans des vapeurs acides et jaunes. Horriblement jaunes. Mais maintenant, ces migraines ont changé. Au milieu de mon mal de crâne, dans cette solitude sourde, je sens quelque chose. Je sens une odeur délicieuse, bien dessinée. Vous ne la connaissez pas, cette odeur. Je suis le seul à y avoir accès. C’est comme si j’avais une amoureuse. Elle ne connaîtrait pas son propre charme. Elle saurait qu’elle me plaît mais elle ne saurait pas exactement pourquoi. Je serais le seul à le savoir.

 Henriette : Paul, mon enfant, je te le dis, je ne le répèterai pas, tu n’es qu’un malheureux célibataire doublé d’un insupportable fat.

 Paul : Je vois d’ici les petites rondelles de carottes bien découpées tomber les unes après les autres. Je vois les lamelles de viandes fondre au rythme que vous imposez à cette consomption. J’entends les petits oignons céder sous vos coups de couteaux bien mesurés, bien précis. Je sens toutes ces chairs molles, ces chairs fermes, ces petites jouvencelles prendre leur place dans l’ordre immémorial de votre cuisine. Quelle harmonie!

 Henriette : Veux-tu bien te taire?

 Paul : Dehors, ça reste intolérable. C’est mieux mais ça reste intolérable. Vous devriez voir. Toute cette humidité puante. Tous ces contacts horripilants. J’en perds le goût de sortir. D’ailleurs je ne sais plus pourquoi je sors. Nous sommes si bien ici… Depuis qu’on est seuls. Depuis qu’on est tout les deux. Je respire mieux. Remarquez, il faut bien qu’il y ait un endroit où je respire. (Un temps). Ce n’est pas facile de respirer pour un homme comme moi. Tout peut être dérangeant pour un être comme moi. C‘est que moi, je suis … (Il cherche ses mot) non pas exigeant, plus qu’exigeant, intransigeant. Ou alors…

 Henriette : Fragile, mon enfant, tu es juste une de ces faibles natures qui polluent le monde de leurs petits tracas.

 Paul : Il y a les voleurs de travails, et puis il y a les étrangers, il y a les mendiants, il y a les fous, il y a les gêneurs. Le monde empeste, bonne-maman, il est putride et il empeste contrairement à votre pot-au-feu qui lui embaume. Vous êtes mon refuge, vous êtes ma vraie mère.

 Henriette : Si je me fie au sort que tu as réservé à ton père, ce n’est pas une situation enviable. Tu ferais mieux de te taire. Quant à ta mère… Ton silence me ferait du bien.

 Paul : Quoi? De quoi voulez-vous parler? Si j’ai placé papa à l’asile, c’était pour son bien. D’une part, c’était un de ces bons à rien d’artiste qui ont le plus grand besoin d’être reformaté avant de pouvoir embrasser une nouvelle carrière. Dans dix ou quinze ans, il sera parfaitement utilisable en tant que peintre en bâtiment ou comme jardinier. D’autre part, il était malheureux. C’était une victime, une victime de son propre penchant à la destruction mais une victime quand même. J’étais le seul à comprendre, mais on ne peut pas me reprocher d’être attentif à mon père. De toutes les manières, c’était ça ou je le tuais.

 Henriette : Tu es un poltron et jamais tu n’aurais eu le courage de lever la main sur ton père.

 Paul : Vous vous trompez, bonne-maman. Vous vous trompez. Les gens comme moi cachent bien leur violence. Mais je peux tout faire. Je peux écarteler, je peux tordre (il se lance dans une série de gesticulations dont on rirait bien si elle était drôle, mais hélas…). J’ai l’impression d’être né pour me lever un beau matin et sortir trancher dix mille têtes devant un château pour sauver un royaume. La nuit, dans mes rêves, je tue comme je respire, je traverse des bateaux remplis de vampires et je les massacre. Et tout ça en restant débonnaire. Hop, une tête tranchée ; hop! Un cou qui ne répond plus de rien. Hop!

 Henriette : Je te crois incapable d’effleurer un moustique avec une tapette à mouche.

 Paul : Vous voyez, bonne-maman, vous êtes trop douce et trop miséricordieuse, vous ne voyez pas à travers les failles de l’âme. Vous êtes pudique! Votre regard est un trésor précieux, mais heureusement que je suis là pour le protéger. Vous ne pouvez pas tout voir. Vous n’aviez pas vu la maladie de papa. Vous n’aviez pas vu qu’il était dangereux pour vous. Qu’il pouvait corrompre la pureté de votre âme simplement en restant là, comme un tas de moisissure négligée. Il était contagieux. Je sais bien que vous ne pouvez vous résoudre à abaisser votre âme à penser les aspects sanitaires de la vie familiale mais je serai là pour vous.

 Henriette : Espèce de crétin, tu parles de mon fils et de ton père. Mais enfin, ce n’est pas si grave. Tu es comme un moucheron qui se prendrait pour le Béhémoth. (Un temps, puis en s’écoutant un peu parler). Un énorme Béhémoth avec un organe puissant, la force du taureau sauvage et la taille de l’éléphant. Ah, tu voudrais avoir sa peau indestructible. Tu voudrais que tout soit fait pour que tu broutes paisiblement le corps de tes ennemis. Mais tu sais, pour moi, les gros Béhémoth comme toi, ce sont de gros herbivores, de gros ballons de baudruche (un temps) et je te soupçonne d’ailleurs d’être secrètement un ballon de baudruche, (un temps) en forme de  traitre. Tu as trahi ton père, ton frère, ta sœur, tu as trahi ma confiance…

 Paul : N’ayez aucune crainte, je serai toujours là pour vous, malgré vous. Je vous protégerai de la corruption de mon père, de son caractère filandreux, de ses délires éthyliques, de sa sobriété catastrophique. Vous ne serez plus jamais sa victime.

 Henriette : Je n’ai jamais été et je ne serai jamais la victime de personne.

 Paul : C’est tout ce que je veux vous promettre.

 Henriette : Pauvre courge ! Maintenant, si tu permets…

 (Henriette exaspérée sert une auge de pot-au-feu à Paul et s’apprête à se retirer dans ses appartements, situées coté cour)

 Paul : Vous vous couchez déjà ? Vous n’avez rien mangé.

 Henriette : Pas plus qu’à l’habitude.

 Paul : Vous ne mangez pas de ce pain là. Vous devriez pourtant, ce repas est délicieux. Il vous faut manger, vous allez devenir rachitique.

 Henriette : Paul. Tu vas au-delà de ce que la politesse permet. Les festins de ta grand-mère sont spirituels. Tu n’as pas encore les moyens de comprendre. Ne te mêles pas de mes affaires et maintenant, tais-toi. Bonne nuit. (Elle sort).

Acte I, scène 2

(Paul va chercher le chat de porcelaine et lui flatte l’échine)

  Paul :Je l’ai vexée.

 Le chat de porcelaine : Elle me distrait, ta bonne-maman. Même ses petites colères sont réglées comme du papier à musique. Elle a le mot « ordinaire » collé au front. C’est très exactement une femme ordinaire qui tient à le rester. J’ai l’impression de regarder un automate à  longueur de journée, ou alors un boite à musique avec des petits  pantins animés.

 Paul : C’est bien la dernière chose qui me rassure. Je crois qu’il  faut quand même que je la surveille un peu mieux.

 Le chat de porcelaine : Tu veux aussi l’envoyer à l’asile?

 Paul : Non. Quoique…Non, il faut surtout que je fasse attention à elle, ce n’est plus vraiment une personne responsable. Elle est vieille maintenant. Elle est tremblotante, elle est fragile. Je dois la tenir par la main comme on accompagne quelqu’un de vulnérable.

 Le chat de porcelaine : Tu ne crois pas un mot de ce que tu dis.

 Paul : Laisse-moi mentir tranquille. Le monde est plus joli quand c’est moi qui le rêve. Je préfère avoir mon rêve sous les yeux plutôt que cet amoncellement ridicule de choses triviales qui sert de  quotidien à la quasi-totalité de l’humanité. Mais tu sais, mon chat, chose merveilleuse, ça fonctionne ! Je prends mes rêves  au sérieux, je les réalise et ça marche ! Ça tient !

 Le chat de porcelaine :  Tu as de nouvelles idées?

 Paul :  A part devenir dieu?

 Le chat de porcelaine : A part devenir dieu, et arrête de m’étaler dessus le gras de tes doigts. J’ai beau rêver de pouvoir me lécher les poils, ça ne lave pas les traces de gras. C’est joli, c’est multicolore mais ça reste absolument incompatible avec une vie de chat. 

 Paul  : Quand je serai dieu, je te rendrai réel.

 Le chat de porcelaine : Je suis réel !

 Paul :
Excuse-moi. Je veux dire vivant. Je te transformerai en un animal. Tu garderais ta couleur, ton corps en porcelaine mais tu pourrais marcher. Je te donnerai des pouvoirs magiques. Tu pourras croquer qui tu voudras.

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