Tribunes

Piété filiale obligatoire ?

Que faire des vieux ? Doit-on faire des lois pour obliger les enfants et petits enfants à prendre soin des anciens ? En Chine, une décision de ce genre vient d’être prise. Que peut-on en penser ?

Tribunes confucius

En cette période de fêtes, la question se pose. Si les jeunes parents cherchent plutôt à faire garder les enfants le soir du nouvel an afin de pouvoir faire la fête autant qu’il leur plaira, toutes les familles se posent la question d’organiser une visite ou l’accueil des personnes âgées de la famille. Mais en réalité, cette question de la présence aux anciens, et au-delà, du soin qu’on peut leur apporter (ce qu’on a maladroitement appelé le « care ») se pose tout au long de l’année. La question se pose à deux niveaux : prendre en charge la dépendance mais aussi beaucoup plus simplement, rendre visite et donner une place dans la famille. Qu’on aime ou que l’on n’aime pas ses ancêtres, la distance, le temps pressé, le flou symbolique de leur position dans la famille, la fatigue rendent complexe la relation avec eux. Comme nous ne sommes pas moralistes, nous aborderons cette question  d’un point de vue politique

Or, la question du « care » adjoint à la dimension politique une dimension économique et moraliste : les emplois de l’accompagnement et du soin constitueraient une source d’emplois peu qualifiés et il est bon ou gentil de mener ce genre de politique moralement inattaquable. De la même manière, la question de la retraite et des pensions, incluant l’accès à une forme de dignité, si elle est éminemment politique concerne plutôt le droit des travailleurs et moins l’organisation de la famille. L’angle politique nous mènera à réfléchir à la négociation du statut des anciens. Que leur doit-on, quel est le respect qui leur est dû ?

Nous reproduisons ici in extenso la dépêche AFP/Lemonde faisant part de la récente réforme chinoise mais ce qui nous intéresse est moins le contenu que l’ignorance qui caractérise le traitement de l’information et qui en dit long sur la conception française actuelle des rapport familiaux -et notre méconnaissance de la culture chinoise.

« La Chine a adopté, vendredi 28 décembre, une législation protégeant les droits des personnes âgées qui exige notamment que les membres de la famille fassent de « fréquentes visites » à leurs aînés. La loi approuvée par le Congrès national du peuple entrera en vigueur le 1er juillet, indique le site internet officiel du gouvernement. « Les membres de la famille qui vivent séparés de leurs aînés doivent leur rendre de fréquentes visites », indique le texte qui ne précise cependant pas les sanctions qui seront appliquées aux personnes qui ne font pas de fréquentes visites à leurs parents âgés, ni à quel rythme ces visites doivent se faire. Cependant, la loi indique que si les droits et les intérêts des personnes âgées sont violés, elles peuvent chercher de l’aide auprès des autorités ou porter plainte devant la justice. La loi inclut aussi des clauses couvrant les conflits intra-familiaux et prévoit notamment des obligations de soutien financier et de logement ainsi que des sanctions pour les personnes qui abusent des personnes âgées, ne leur apportent pas de soutien ou leur interdisent de se marier.

EN 2013, PLUS DE 200 MILLIONS DE PERSONNES ÂGÉES DE PLUS DE 60 ANS

Ces modifications législatives interviennent alors que la Chine doit faire face au défi d’une société de plus en plus vieillissante après trente ans d’application de la politique de l’enfant unique. A la fin de 2011, il y avait plus de 184 millions de personnes âgées de plus de 60 ans en Chine, soit 13,7 % de la population, selon l’agence officielle Chine nouvelle. En 2013, ils seront plus de 200 millions, selon la même source ».

Par ignorance ou par distraction, l’information essentielle est ratée. Le système culturel chinois est largement fondé sur un héritage confucéen, que cet héritage soit passé de manière discrète, latente ou revendiqué explicitement à tel ou tel période de l’histoire communiste du pays (notamment sous la présidence de Mao Tsé Toung). Or, le confucianisme est fondamentalement une doctrine de la piété filiale. Les Entretiens de Confucius ainsi qu’un grand nombre de textes confucianistes sont peuplés de références aux devoirs des enfants vis-à-vis de leur parent et le développement d’une solide piété filiale conditionne l’acquisition de toute autre vertu solide.

Une analyse historique de cette notion de piété filiale nous enseigne la qualité politique de cette apologie du « bon fils » et du « bon frère ». Dans un système féodal en extension rapide, il fallait trouver un moyen d’éviter que chaque enfant fonde un nouveau royaume concurrent, et à terme, d’éviter la multiplication des guerres, des troubles et des divisions. Il fallait donc assurer symboliquement la soumission des enfants aux parents, et cela passait par l’élaboration d’une ritualisation et d’une sacralisation de la piété filiale, incluant les visites, l’obéissance, le deuil, les lettres de nouvelles, etc.

Par conséquent, au-delà du fait que l’anthropologie politique sait depuis longtemps que dans les sociétés sans état, la famille est la première cellule politique, l’histoire de la culture chinoise donne une culture donne une qualité particulière à cette nouvelle. L’état communiste chinois se place symboliquement sous le haut patronage du confucianisme, et utilise un vieux moyen pour stabiliser son pouvoir. A travers la piété filiale, c’est la légitimité de son autorité qu’il assure, il la rend en quelque sorte incontestable. En formant de bons enfants, il forme des citoyens obéissants.

Re-transposons la question en France. Sauf en cas de risque médical où l’on pourra parler de non assistance à personne en danger. Il n’existe ni obligation de soin, ni obligation d’assistance, ni obligation de respect ou d’affection. Chacun est libre de faire comme il l’entend avec ses ancêtres. Il n’existe pas une solidarité économique économique automatique. Il s’agit plutôt d’une cause nationale (celle du « care ») qui constitue plutôt les anciens en citoyens réclamant des droits plutôt qu’en membres de famille réclamant du respect. L’état français ne se préoccupe pas de cette forme de cohésion familiale qui découle de la piété filiale. Est-ce que cette absence d’intervention est en rapport avec l’organisation de l’état ? L’état n’a pas de rapport avec les communautés mais il lui arrive de s’adresser aux familles avant les individus (allocations familiales, foyer fiscal, droits des enfants, assistante sociale, crèche, maternelle…). On ne peut donc pas dire qu’il se dégage de la structure familiale. On peut seulement dire qu’à l’intérieur des politiques familiales, l’état français ne  se mêle pas de la piété filiale.

Peut-on mettre en rapport cet état de fait avec l’état politique de la France ? Est-ce que cela dit quelque chose de notre rapport à l’état, de l’idée de que nous nous faisons de la loyauté que nous devons aux figures d’autorité ? On faire l’hypothèse que ce lien à l’autorité est essentiellement basé sur une légitimité rationnelle ou plutôt fonctionnelle de la domination. Plus exactement, cette domination est globalement perçue comme illégitime mais demeure inévitable ou utile tant elle est au cœur d’un ensemble de rapports d’interdépendance. Il y a là de la matière à penser.

La tuerie de Newton

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Et puis il y a ces tueries, qui scandent l’actualité américaine avec une régularité de métronome. Ce n’est pas seulement la fréquence qui nous rend familiers de ce genre de folie meurtrière.  Devant un tel événement, quelles sont les bonnes questions, qu’est-ce qui pourrait réellement constituer un questionnement valable ?

Cette fois-ci, les armes à feu ont été manipulées par un certain Adam Lanza et ont fait 26 victimes dans le Connecticut, dans la petite ville de Newton. On peut s’interroger sur le profil psychologique de l’assassin. Avec quel profit ? Aucun. On aura temporairement focalisé notre attention sur le caractère extrêment individuel de l’acte et sur une part immaîtrisable de l’action de chacun, la sphère profonde des pulsions. On peut s’interroger sur l’omniprésence des armes dans la société américaine. Mais c’est sans intérêt, il est d’autres sociétés très armées dans lesquelles de telles tueries n’ont pas lieu -pensons à la Suisse par exemple. On peut s’interroger sur la culture américaine qui possède une part de violence incontestable et qui la met en scène dans de nombreuses productions cinématographique, musicale, littéraire. Certes, mais pouvons nous dire que nous ne partageons pas cette culture quand le jeune français moyen a vu SinCity, joue à Medal of Honor ou écoute des histoires de « guns » sur des rythme gangsta…  On accuserait ici quelque chose d’impossible à transformer dans une procédure d’ingéniérie sociale, d’un coup de baguette magique. Et quelle part de la culture doit-on expurger ? Si la culture humaniste européenne n’a pas empêché le nazisme, faut-il s’en débarasser ?  On pourra enfin s’interroger sur le comportement des journalistes : doivent-ils ou non faire de la publicité aux tueurs de masse, offrant ainsi à de potentiels tueurs la perspective d’être médiatisés à leur tour. C’est une question intéressante mais limitée : interdire aux journaux d’informer et de décrypter l’information, c’est réduire le journalisme à l’inexistence.

Toutes ces questions sont donc en un sens nulles et non avenues, même si on ne peut les éviter. Ce sont en quelque sorte des marroniers justifiés. Mais alors quelle serait la bonne question ? Bien que sociologue de profession, je suis très peu tenté par une analyse des causes de ce genre de suicides meurtriers en terme de déficit d’intégration ou de régulation, qui en ferait un suicide égoïste tant ces événements sont trop rares pour constituer des faits sociaux analysables en ces termes. La mythologie personnelle de ces tueurs de masse semble très frustre et ne semble pas fournir un accès satisfaisant ou du moins je n’en connais pas assez sur le sujet. Cette absence de connaissance trouve à mes yeux une justification dans le fait qu’on ne dit pas grand chose d’un phénomène social en analysant des mythologies personnelles, qui sont plus des symptomes que des causes réelles.

Que nous reste-t-il alors ? La démarche inverse. Quelle mythologie peut-on tirer de ce genre de tragédie ? Imaginons une société qui manquerait prodigieusement de modestie et qui vivrait avec enthousiasme son ambition sans limite, pour elle-même et pour le monde à travers elle. Imaginons une cité habitée par le rêve de toute puissance. Cette toute puissance se manifesterait dans chaque recoin de la vie quotidienne. On y peut manger le plus gigantesque steak, à volonté, sans limite, conduire au-delà des limites des voitures sans limite, communiquer instantannément avec le monde entier et même au-delà, dans lequel à coeur vaillant, rien n’est impossible, dans lequel la nation toute entière peut communier autour de l’idée d’être une nation élue et capable de rendre le monde meilleur. Imaginons que dans ce pays, un culte soit rendu à toute sorte de dieux mais encore à des super-héros c’est-à-dire à des humanoïdes aux pouvoirs illimités.

Eh bien imaginons que ce pays imaginaire ce soit la Grèce antique, puissance nouvelle qui pense être meilleure et pouvoir transformer le monde, à la mythologie peuplée de demi-dieu aux pouvoirs insensés, mais aussi peuplée de fous saisis de Mania et qui font de grand massacre lorsqu’ils manquent de reconnaissance. Ne serait-ce que dans l’Iliade, deux personnages répondent parfaitement à ce schéma : Ajax qui, souffrant d’un manque de reconnaissance (Athéna affirme que c’est Ulysse et pas lui qui a causé le plus de tort au Troyens) fait un grand massacre (heureusement il prend des bêtes pour des humains) et se suicide de honte ; la rage folle d’Achille qui le mènera s’acharner sur le cadavre d’Hector provient d’un manque de reconnaissance : on vient de tuer son amant Patrocle qui s’était fait passer pour lui en revêtant son armure. Faut-il parler de Tantale ou de Médée…

Bon. Nous n’avons rien inventé, sauf que justement, nous n’avons rien inventé. Nous sommes en réalité parfaitement familiers de ce genre de folie meurtrière. Dans une société éprise de sa propre puissance et fascinée par l’illimitation de la volonté (et corrélativement, de la puissance) il faut laisser à chacun une possibilité reconnue d’exercer sa volonté, sa puissance créatrice, reconnaître cette puissance créatrice. Moyennant quoi, les blogs ont un succès fou (captatio benevolentiae ? ).

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Post-Scriptum : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/video/2012/12/17/vingt-deux-enfants-poignardes-en-chine_1807367_3216.html

Collectif des 39

Nous relayons tel quel le communiqué publié par le Collectif 89  » émotion et indignation suite à la condamnation pour homicide involontaire du Dr Canarelli » parce qu’on ne peut feindre d’ignorer la transformation radicale qui se joue dans le traitement social de la folie. Ici, on condamne une psychiatre pour les actes d’un fou, mais cela s’inscrit dans une série de décisions politiques.

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Le collectif des 39 exprime son émotion et son indignation suite à la condamnation pour homicide involontaire du Dr Canarelli.

S’il est tout à fait justifié que la famille de la victime tente de comprendre le drame que leur parent a subi, le Collectif des 39 tient à exprimer son incompréhension face à ce jugement.

Ce procès, quoiqu’en dise les magistrats de Marseille, doit être considéré comme le procès de la psychiatrie toute entière. Ce jugement est aussi le reflet d’une société à la recherche du risque zéro, bien que dans une attitude conjuratoire les magistrats tentent de s’en défendre. De même ils affirment que « l’impunité de principe ne saurait exister, l’opinion publique ne le supporte pas » comme un aveu de la recherche du coupable à tout prix, face à la déclaration d’irresponsabilité pénale du malade.

Cette condamnation vient s’ajouter à la liste déjà longue des décisions politiques et autres lois de ces dernières années, tirant la psychiatrie vers une fonction répressive, et normative, plutôt que facilitant sa mission de prévention et de soin envers les plus démunis. Dans le même temps, en contradiction avec cette orientation répressive, la dénonciation des pratiques d’enfermement, d’isolement et de contention, qui se sont développées au cours des dernières années, se fait de plus en plus entendre à juste titre.

Car un tel jugement, désignant comme coupable d’homicide involontaire un médecin, ne peut qu’amener les professionnels de la psychiatrie à travailler désormais dans la peur, dans la crainte d’être poursuivi et ainsi amplifier les pratiques répressives pour se protéger.

Ce jugement s’est essentiellement appuyé sur l’avis d’un expert psychiatre faisant du diagnostic l’alpha et l’oméga d’une prise en charge thérapeutique et mystifiant les magistrats en laissant croire qu’à ce diagnostic correspond UN traitement unique et efficace, qui aurait empêché le passage à l’acte tragique du patient. Tout psychiatre, tout soignant doit bien évidemment répondre de sa démarche thérapeutique. Cependant on ne peut entretenir l’illusion que la psychiatrie soit une science exacte.

Il est trompeur de laisser entendre qu’un certain type de traitement médicamenteux, d’action retard, allié à des modes de soin parmi les plus carcéraux, permettrait de limiter les passages à l’acte criminels.

L’attendu de ce jugement vient conforter tous les préjugés actuels, assimilant honteusement folie et dangerosité, enfermant ainsi les soignants en psychiatrie dans une fonction uniquement répressive.

La loi du 5 juillet 2011 instaurant des soins obligatoires à domicile, va exactement dans le même sens et c’est pour cela que le collectif des 39 maintient son opposition à cette loi et a lancé un appel pour son abrogation.

La décision du tribunal de Marseille doit être considérée comme le reflet d’une société entraînée dans une dérive sécuritaire, normative et de moins en moins accueillante envers les malades les plus en souffrance.

Le dr Canarelli a décidé de faire appel ; Le collectif des 39 sera à ses côtés

Contre une Europe des Nations

« Ce qui manque fondamentalement à mes yeux, c’est de mettre vraiment « sur le tapis » dans la diplomatie la question de la langue (européenne). Sinon ce sera l’anglais et alors ce n’est plus la peine de parler d’Europe, ou ce seront encore des demi-mesures comme il en existe depuis des dizaines d’années au Conseil de l’Europe… » Dans son entretien avec Makoto Asari, enregistré aux Hayes le 31 août 2002, Philippe Lacoue-Labarthe a certainement voulu dire Conseil européen, à ne pas confondre avec le Conseil de l’Europe, ni le Conseil de l’Union européenne. Il est vrai que l’on s’y perd assez facilement, et pour cause !

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Union et nation

La complexité institutionnelle (et inutile) de l’Europe contemporaine, cette bureaucratie que beau nombre de ses citoyens perçoivent avec hostilité, est à l’image de ses acteurs : des nations agrippées à leur historicité et leurs fantasmes. Une « nation » demeure composée à 50% d’une population et à 50% d’histoires vécues et à venir, passées et qui auraient pu se passer. Un fier État-nation européen semble pour ainsi dire contenir, avec ses institutions étatiques donc, le côté fabulatoire de la nation (européenne).

En tant qu’Etat membre, la nation exige d’être reconnue sous tous ses aspects, y compris son caractère fondamentalement mythomane. Du coup, pour rester polie, la technocratie européenne se complique à souhait. Hors de question de blesser qui que ce soit puisque notre Europe, c’est la paix des nations qui la constituent, toute langue, toute misère et tout caprice s’institue et trouve refuge dans une appellation, mais justement, au nom de la paix: arrêtons donc de penser l’Europe en tant qu’alliance de nations. Europa, belle femme s’il en est, désirée par Zeus lui-même en personne (ou plutôt en taureau, mais ses techniques de séduction le regardent), vaut bien plus que nos « nations ».

Non seulement notre attache à nos constructions nationales, institutionnalisées au sein de l’UE sont la risée du monde (si le monde s’en soucie encore), mais qui de plus est le concours des État-nations solidifie l’Union au point de la rendre extrêmement vulnérable : c’est du verre, c’est solide et transparent certes, mais cf. L’Incal : « elle n’est pas morte mais gelée…à l’abri des laideurs du monde dans son sommeil glacé. Hélas ! Il y a bien sûr un grave inconvénient ! Ce corps de glace est malheureusement d’une extrême fragilité ! Le moindre choc et… Aïe ! Et voilà la catastrophe ! » Lacoue-Labarthe a beau confondre les cristaux, mais c’est en vue de percer la chose avant qu’il ne soit trop tard que ce Français a mis, sur le tapis de la diplomatie, l’épineuse question de la langue européenne.

Le dilemme européen

La langue, c’est une façon parmi d’autres de s’y prendre avec le caprice européen. Le charme et à la fois le défaut de Lacoue-Labarthe, c’est de penser des courbes culturelles quelque peu trop larges au regard de l’Histoire factuelle pour parler de l’Europe. Quelques minutes après sa première intervention dans notre raisonnement, il dit : « Il faudrait régler la question de la langue : une langue véhiculaire à l’usage de l’Europe ; et la régler de manière rigoureuse, y compris dans le cas où, par nécessité (une nécessité aussi impressionnante que celle qui a produit la latinisation du monde à une certaine époque), l’Europe serait contrainte de choisir l’anglais. Mais au moins faudrait-il qu’elle se le dise et qu’elle le sache, qu’elle le fasse en connaissance de cause, qu’elle en mesure les conséquences, qu’elle sache comment régler à ce moment-là la question des langues nationales qui ne vont pas cesser d’exister du jour au lendemain, ce n’est pas possible. »

Lacoue-Labarthe, homme de théâtre à ses moments perdus d’ailleurs, se retrouve ici en plein dilemme européen, sur la scène. Anglais ou pas anglais ? Se contenter de communiquer ou bien s’exprimer ? Il faut une langue maternelle pour s’exprimer. Pour avouer. Pour aimer. Pour porter un deuil. Pour comprendre la jeunesse. Pour laisser venir : pour consentir à l’avenir.

Savoir ou travailler ? Au point de vue européen, l’anglais américain est un instrument douteux de communication qui véhicule l’idéologie nord-américaine du travail. Ce qui undermines depuis des lustres tout grand compromis européen, c’est le dilemme du savoir et de son rôle dans nos sociétés plurielles. L’Europe d’après-guerre s’est construite dans le contexte de la Guerre Froide, c’est-à-dire bloquée entre deux grandes idéologies du travail, la soviétique et l’américaine. Son dilemme, voire son obsession, qui se retrouve jusqu’à la lettre du Traité de Lisbonne, c’est le rôle de la connaissance et du savoir dans un monde de communication et de savoir-faire ad hoc. La haine que dépensent les Européens envers le monde anglo-saxon, c’est pour ainsi dire l’aveu de l’échec de leur idéologie avortée : le diplôme et sa reconnaissance sociale, le principe de l’université comme espace public et abri de toutes les vérités, rigoureusement indépendant du pouvoir.

Le nationalisme et ses fictions

Comme vous le voyez bien d’outre-tombe, Monsieur Lacoue-Labarthe, nous n’avons pas cessé de penser de grandes courbes en Europe. Au cas où ces dernières s’avèrent vagues, il demeure toujours possible de se balader en-dessous, comme sous les vôtres. Votre dilemme de l’anglais appelle notre dilemme des nations et du nationalisme. En faisant référence à ce que le grec, même au temps de Jules César, à ce que le latin, même celui du Carmina Burana, à ce que le français, même – voire surtout en Allemagne, en Pologne et en Russie ont signifié pour l’Europe aux époques respectives, vous avez anticipé ce que nous voulions dire : l’inter-national ne garantit aucun avenir à notre Europe.

L’inter-national, l’union par concours de nations historiques, c’est là le phrasé des populismes d’extrême droite. Le pire scénario ! Car ce sont précisément les identités nationales autoproclamées qui se complaisent le plus à souffler le verre communautaire de l’Europe afin de s’admirer dans la glace et en même temps l’accabler des pires menaces : briser en mille morceaux la transparence de sa politesse. La transparence de son impuissance : s’il est plus ou moins vrai qu’un État requiert la reconnaissance des autres États, la nation, quant à elle, s’autoproclame face à ses adversaires qui ne s’avèrent pas plus réels que l’idée mythologisante que la nation se fait d’elle-même. Il ne l’a pas fait exprès, mais Gogol décrit dans ses œuvres par ailleurs remarquables des Cosaques tout aussi fictifs que l’ennemi polonais.

La nation, qui aurait mieux fait de nourrir la littérature plutôt que l’Histoire, s’est retrouvée articulée à l’Etat, système institutionnel dont l’inspiration est philosophique, c’est-à-dire profondément européenne dans son mode de penser, la pensée dialectique spéculative de Hegel, héritière des grandes épopées selon Lacoue-Labarthe. Ce mélange a produit l’espèce d’horreur uniformisante qu’est un Etat-nation européen : une construction hilarante qui n’est pas fière de ses acquis, mais des mensonges sur lesquels elle repose et qu’elle souhaite plaisants et nécessaires, pour les faire avaler à la « communauté ». Le clown Panade, qui dans le feuilleton s’en va noyer son chagrin du côté de Sidi-Brahim avant de finir pendu en clown triste, dans l’épisode intitulé Le noyé à deux têtes, le dit bien, dès 1918 : « Tous ces drapeaux ! Regardez ça mademoiselle ! Du bleu, du rouge, du jaune, des couleurs primaires, c’est ça les couleurs des nations. Les nations sont primaires, c’est pour ça qu’elles aiment la guerre… » La Blanc-Sec, héroïne de son propre feuilleton illustré, répond : « C’est bien mon avis. »

C’est bien le nôtre aussi. Lucien Brindavoine, héros malgré lui, toujours dans le remarquable feuilleton de Jacques Tardi pense, en 1918, quelques minutes émechées après la fin de la Grande Guerre, « qu’ils vont en profiter pour faire l’Europe, maintenant ! » L’anarchiste et son singe sur l’épaule, ses interlocuteurs improbables dans la nuit parisienne, se moquent de lui. L’anarchiste et son singe, qui distribue, au moment propice, les baffes respectives, avaient raison dans la fiction de Tardi : l’Europe ne se construira pas avec des primates. Si tu insistes, c’est le singe offusqué qui t’envoie un gnon bien placé.

Trêve de fiction. Le clown Panade, Adèle Blanc-Sec, Lucien Brindavoine, l’anarchiste et son singe, L’Incal, tout ceci n’est que de la bande dessinée. De même que les nations européennes. En européens avertis, nous savons que le « nationalisme », bien plus qu’une ferveur, est une époque. Une époque à dépasser. L’époque du nationalisme, voyant le jour avec la Révolution Française, c’est-à-dire à partir du moment où la « patrie » n’est plus l’affaire d’une noblesse, mais de tout un chacun (Fejtő), c’est encore et toujours la nôtre. Les concepts fondamentaux constituent toujours les pierres de touche de l’époque qu’ils fondent. Pour cette raison, nous demeurons dans l’incapacité de nommer autre chose que des nations sans faillir dans la péjoration. De tout groupe humain et culturel, tribu, clan, ethnie, peuple et population, nous dirons que ce sont des « nations » en signe d’un respect plus diplomatique qu’autre chose. Les native nations d’Amérique du Nord ne s’inscrivaient pas dans l’histoire des nations, car ils n’avaient pas lu leur Hegel, et si nous ne les avions pas exterminés, j’oserais dire : tant mieux pour vous, c’est inutile et fatiguant.

Du médiéval au contemporain

La nation est une invention tardive de l’Europe, tardive au point qu’elle nous retarde aujourd’hui encore. Nous ne disposons pas du lexique conceptuel pour parler d’autre chose que d’un monde de nations. D’aucuns affirment, l’autre jour dans la presse bulgare (Ivaïlo Ditchev dans 24 Часа), que les séparatismes européens sont des nationalismes dictés par une assurance économique. Catalans, Ecossais et Flamands s’opposent aux pouvoirs centraux respectifs en raison de leur avance économique sur le reste de leurs pays. Le séparatisme écossais, par exemple, serait dû à la découverte de gisements de pétrole. Corses, Basques, Lappons et Sicules n’ont aucune chance d’aboutir, puisque leurs terres ne constituent pas des arguments économiques, ils ont besoin des subvensions de l’Etat dont ils n’ont aucun intérêt à se séparer.

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Le raisonnement, d’ailleurs conséquent, du camarade Ditchev est pour ainsi dire dicté par la pierre d’achoppement de notre époque : tout séparatisme est un nationalisme financier. Et si ce n’était pas le cas ? En laissant gambader Flamands, Sicules, Corses, Catalans, Lappons, Ecossais, ces braves gens se sentiraient renforcés dans leurs cultures et accepteraient probablement de pratiquer une langue commune européenne sans entraver leurs fêtes, leurs sentiments, leurs deuils et aveux qui seraient vécus dans leurs langues maternelles. Il faut voir clair : au niveau européen, il est tout simplement impossible de prendre des décisions en 23 langues officielles. Ce geste officiel se fait à l’honneur des nations. Si nous arrêtons de penser « nation », la langue commune redevient possible. Il faut, bien sûr, pour cela, que les cultures arrêtent de se proclamer en tant que nations, et ce n’est pas gagné.

Cher camarade Ditchev : non. Les « séparatismes », et c’est là encore un terme nationaliste dont vous ne semblez pas capable de vous débarrasser, ne sont pas nécessairement des nationalismes. L’Europe ne rechute pas, avec ses forces séparatistes, dans le Moyen Age. Les cultures ne sont pas vouées à la guerre. Tournure rhétorique à bon marché, si vous me le permettez : les cultures ne s’entretueront pas si on leur fiche la paix, parce que contrairement à vous, nous ne sommes plus au Moyen Age. Ce qui est « médiéval » aujourd’hui, c’est de croire que l’Europe et l’Occident représentent le point culminant de l’humanité. Une idée largement répandue en Europe de l’Est (« européen », c’est le nec plus ultra dans les discours publics à l’Est), alors qu’il est clair que la question européenne contemporaine, avec son fardeau de la mémoire du Xxe siècle, se pose à l’envers : qu’est-ce qui n’est pas seulement européen ?

On n’y peut rien si votre idée de l’Europe est grotesque et si vous avez fondamentalement peur des Turcs de Bulgarie. Entre nous soit dit, le séparatisme sicule en Transylvanie n’est pas moins pénible. Aperçu budapestois : si ces braves gens, au nom de leur identité, résistent à Bucharest, soit ! Qu’ils s’en aillent gambader dans leurs montagnes, en revanche hors de question qu’ils viennent faire leur psychanalyse en Hongrie, qui se proclame « mère-patrie » de tous les Hongrois. Entre mère et père, déjà, il faudrait choisir. Et les problèmes avec Maman, cf. Rilke et Proust, c’est illisible et hors de propos. C’est chiant, et en plus c’est moustachu. Faire voter les moustachus en Hongrie, voilà qui est en revanche intéressant.

Nos continents

L’Europe est un cul-de-sac plutôt drôle, où nombre de barbares farouches des Steppes sont venus échouer. En galopant vers l’Orient et contre le temps, en les rencontrant, on a envie de leur dire : les enfants, ce n’est pas la peine. Nous avons tout pillé, là-bas chez eux règne un monde médiéval à mourir d’ennui, retournez-vous, il n’y a rien là-bas. Mais Magyars, Bulgares, Avars ont décidé de foncer dans le mur. Avars, Bulgares et Magyars se sont retrouvés sur un continent qui n’en était pas un. Messieurs-Dames, est-ce qu’on peut vous trucider un peu ? Voilà qui est honorable, mais vous savez, preux guerriers, les Huns et un tas de barbares sont passés avant vous, c’est déjà fait. Les saligauds ! On va leur montrer, tiens ! On reste ! Et vive l’Europe. Résultat : baston générale en permanence.

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L’Europe aurait probablement implosé si le Nouveau Monde n’avait pas été découvert. Il fallait projeter. Sans projection, les Européens se seraient dévorés. C’est dans cette perspective que l’histoire des États-Unis ne peut nous être indifférente. L’Amérique, c’est nous, dans l’exagération. Le « gigantesque » de Heidegger, c’est une Europe jeune et sans mesure. En revanche, c’est avant tout un continent, ce qui d’un point de vue européen demeure pour ainsi dire « fascinant ». Sándor Márai note avec pertinence ce que tout émigré ou voyageur européen ressent en Amérique du Nord : le sentiment de ne pas se trouver dans des pays et des Etats, mais avant tout sur un continent.

L’Europe a vu le jour à une époque qui ne connaissait pas le terme : continent. Tardif, ce terme trouve sa source étymologique au XVIe siècle. Nous avons inventé ce terme : continent, et nous, Européens, sommes les seuls à ne pas jouir de ses contours. Pour dire que l’Europe est une idée, une intuition fondée dans la pensée grecque face à ses barbares, fondée par la première diaspora juive qui participe à la pensée grecque pour fonder avec elle le christianisme, dans les institutions impériales romaines qui créent l’Europe, dans la résistance des Germaniques à l’empire latin, fondée également dans la rupture entre Rome et Byzance, léger court-circuit : fondée dans la scission au coeur de la ville de Berlin.

Il n’y a que les techniciens de surface analytiques pour parler de « philosophie continentale ». Une chimère d’outre-Manche  et d’outre-Atlantique dont le rôle est avant tout de renforcer l’identité « analytique ». « Continental » a chez ces enculeurs de mouches chercheurs assidus  une connotation péjorative. Chez nous, la seule chose « continentale », c’est le petit-déjeuner généreux dans les grands hôtels. Ça, c’est continental !

L’Europe n’est pas un continent, ce qui est, depuis toujours, quelque peu tragique : l’Europe, qui se dit continent, a inventé les continents, alors qu’elle n’en est pas un. Ce petit monde a imposé son universalisme destructeur au monde des continents. Une véritable terra continens n’aurait probablement jamais développé une rhétorique universaliste pareille. Wallerstein indique à juste titre que cet universalisme est une rhétorique du pouvoir. Nous pensons ajouter à juste titre aussi que l’Europe, née d’une idée judéo-grecque puis fondée par des centurions romains ne s’est jamais pensée en tant que continent, mais plutôt comme une idée universelle. Les continents, depuis qu’on les appelle ainsi, c’étaient toujours les autres, d’où peut-être l’horreur de notre universalisme.

Une identité européenne sans nations

A Bruxelles, de braves gens, qui pourraient d’ailleurs avoir la décence de découvrir un peu les charmes de la ville qui les accueille, sont payés pour résoudre les rubik’s cubes impossibles des identités nationales, alors que nous ne voulons pas, nous ne voulons plus d’identités nationales. Nous savons bien que la source de la notion d’identité se trouve chez Homère, et qu’Ulysse répond qu’il (n’)est personne. Nous refusons de répondre, nous refusons de nous concevoir dans une quelconque forme de réponse. Ce qui donne sa connotation politique néfaste à la notion d’identité, c’est précisément l’arbitraire des questions qui exigent des réponses, ou plutôt des justifications sur ce que nous sommes. Des questions qui, pour parler avec Lévi-Strauss, font cyniquement trembler ce qui va de soi afin de semer un trouble auquel la « solution » était prévue d’avance. C’est là le jeu des populismes d’extrême droite. En connaissance de cause, je ne répondrai pas que je suis européen. Ce n’est pas une réponse. Je suis européen, avec mes propres questions et ma façon de questionner le monde.

Techniciens de l’Europe, vous n’avez jamais été européens. Au nom de la paix : arrêtez de forcer là où vous n’avez plus rien à dire, car vous n’y arrivez pas avec vos complications. Arrêtez de condenser, afin que puisse se construire une continuité flexible de paix. Cette paix se fera sans le concours des nations. Vous expliquez du sein même de votre construction qu’une Europe des nations demeure possible, gérable, effective. C’est votre jargon, et il est technocratique. Vous pensez faire aboutir une Europe avec des Etats comme en Amérique du Nord, alors qu’il est clair qu’un Etat-nation européen n’a rien à voir avec un Etat fédéral américain. Vous défendez ce qu’il serait temps de dépasser : des intérêts d’ordre national, dont la machine de l’UE n’est qu’une burlesque projection.

Nous voulons une Europe libre, que l’on peut parcourir, per agros ire, à travers champs ; une Europe des villes qui, toutes contemporaines les unes des autres, brillent et bouillonnent dans ce grand désordre dont les métropoles ont le secret ; une Europe des fleuves où l’on peut naviguer, non pas pour transporter des bêtises, mais pour apprendre, car expérience est un terme marin ; une Europe où l’on peut prendre les chemins de fer sans foncer à la vitesse de la lumière, car ce n’est pas notre objectif. Nous ne balaierons pas nos paysages. Une Europe avec des églises, des synagogues et des mosquées qui ne dérangent personne. Du moment que l’idée européenne est forte (comme l’idée américaine), Europa demeure la terre ferme de toutes les altérités. Une Europe dont l’idée garantit la sécurité de toutes les altérités, sauf celles, fictives, des nations. Une Europe qui se souvient de l’époque du nationalisme et de ses horreurs et refuse, pour cette raison, d’institutionnaliser tout l’arsenal culturel et linguistique des nations. Cela se fait dans l’UE afin de neutraliser mais en même temps rassurer les nations dans leur identité. Franchement : vous avez déjà essayé de consoler un Polonais, vous ?

Le souffle de l’intégration européenne après la Seconde Guerre mondiale était juste et bon. Cependant, les institutions européennes aujourd’hui n’ont pas de second souffle, comme dirait René Char. Alors on institutionnalise tout, sauf l’essentiel, puisque les nations l’empêchent : savoir prendre rapidement des décisions dans notre monde de continents. Être capable de dire Yes or No d’une voie commune à l’ONU, par exemple. Dire Yes sur la scène mondiale et européenne n’empêche aucunement de dire je t’aime en 30 langues à la maison et à la voisine.

Une Europe des nations, même neutralisées dans le cadre de l’intégration, n’a pas d’avenir. Ce ne sont pas les « séparatismes » qui rappellent l’univers féodal des bastions retranchés, mais bien la façon dont les Etat-nations, suivant leurs seuls intérêts, racontent n’importe quoi en 23 langues sur la scène tragicomique inter-nationale de l’Union européenne. A leur place, je n’en serais pas si fier.

Lacoue-Labarthe affirme à plusieurs reprises que l’Europe « a inventé la philosophie, l’Europe s’est maintenue autour de la philosophie », « seule épine dorsale de l’histoire européenne depuis les Grecs ». D’autres modes très puissants de la pensée existent dans le monde, mais le mode de la visée de la philo, c’est européen. Sujet de la philo, l’Europe en est aussi l’objet par excellence, et il n’est pas exclu que tout cheminement philosophique revient, d’une façon ou d’une autre, à penser l’Europe. C’est pourquoi il est requis aujourd’hui de repenser l’Europe sans nations, une Europe au-delà du nationalisme. La tâche est dûre, puisqu’il faut penser à autre chose, l’exercice pas possible. Mais penser à quoi ? Je ne sais pas moi, à la voisinne, par exemple. Offrez-lui des fleurs et dites lui « szeretlek », si si, ça lui fera plaisir. Pas toujours besoin d’aller loin pour penser grand.

 Balázs Ádám, le 6 décembre 2012.

Masturbation Morale

Est-on obligé de devenir un branleur pour être de son siècle ? Si celui qui se pose la question appartient au XXIe siècle, la réponse risque d’être oui. Au-delà de la remarque réactionnaire, il y a un vrai problème : la substitution de la recherche de stimuli à la vie morale qui transforme toute la vie publique, du bureau à l’urne.

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Victor Hugo disait, parait-il, qu’il faut passionnément aimer son siècle. Pourquoi pas. Mais l’adaptation aux moeurs des temps présents passe par une mutation de ce qui, en chacun, est profondément humain, la part sentimentale, morale et politique. Il y a de quoi faire grincer dans les consciences. Quand on parle de quête de stimuli, à quoi fait-on référence ? Il suffit de penser une journée banale pour nous en apercevoir.  Au petit matin, à peine descendu du lit, on a besoin d’un petit shot d’excitation, on regardera alors quelques émissions télévisés avec la cigarette du matin. On boira un café « senséo » ou quoique ce soit du genre. On ira sous la douche se badigeonner d’un gel douche aux vertus innombrables et qui stimulera votre peau avant que votre déodorant vous offre une aura incroyable.

Le MP3 assurera une humeur comblée jusqu’au lieu de travail. Pas de question à se poser, rien à regarder entre la musique, le jeu sur Ipod, les divers produits qui ont luxueusement pris soin de votre corps. Dans le défilement des stations de métro comme dans n’importe quel trajet en ville, les stimuli ne manquent pas. Au choix, on aura les images fortes des publicités, la succession d’image rapides, en scooter, en bus ou en métro, dans les minuscules guerres de la « jungle » urbaine. Au travail, on recherchera l’excitation dans la succession frénétique des images web, des jeux, des sites distrayants (type bonjourmadame ou autre blog féminin). On poursuivra donc la succession des images rapides de la rue devant l’ordinateur. La fin de journée sera d’une symétrie parfaite.

On cherchera dans ses loisirs, dans ses vacances, dans son temps libre, des sensations fortes, que cela passe par des sports extrêmes, des images sur des sports extrêmes, des situations rares et parfaites (lagons bleutés et autres spas régénérant), des expériences édifiantes et touristiquement humanitaires. En d’autres termes, à chaque instant de la vie, de l’application Iphone au voyage sur mesure, on est dans une quête de plaisir, mais pas de n’importe quel plaisir, ce plaisir nerveux ou physique, immédiat, qui trouve une réponse rapide et qui fait oublier le travail, la journée et les rapports interpersonnels contraignants ou trop compliqués. Il y a dans la quête de stimuli une présence et une absence à soi-même. Présence masturbatoire puisque l’on est toujours prêt à agir pour obtenir une petite satisfaction assurée et personnelle. Absence à soi puisque l’on s’abstrait des relations politiques, sentimentales et morales.

On pourrait bien sûr analyser tout cela du point de vue de la philosophie politique, comme Jürgen Habermas dans « La science et la technique comme idéologie ». Dans le cadre de Kosmo, il est plus intéressant d’en saisir l’aspect quotidien. Le plus important n’est pas de savoir qu’occupé à la masturbation, un citoyen contemporain pense moins à manifester ou à revendiquer ses droits, c’est plus simplement que ce citoyen contemporain n’est plus capable de penser la manifestation ou la revendication comme des catégories pertinentes. La masturbation consumériste (car il s’agit la plupart de temps de cela), est une forme d’alcoolisme sans cirrhose, une déréliction proprette.

De la même manière,  les sentiments paraissent lourds, inadéquats, impertinents, encombrants, et si l’on déprime, on ira sur wikipedia chercher une catégorie pour parler de soi. On aura fait comme tout le monde un burnout, on aura besoin de changer d’air, de changer de vie, bref de tout recommencer plus vite puisque l’on cherchera des voyages rapides, des loisirs ennivrants, une succession d’images rapides, de conquêtes, de fêtes où la musique sera si forte que l’on oubliera, on oubliera, on oubliera. Quant à la morale, c’est simple, c’est une question obsolète, on y pensera sur le mode de l’ironie en regardant tel ou tel humoriste qui fera une revue de presse en cinq minutes, parlant de tout et de n’importe quoi avec un cynisme rafraichissant, qui demeure la seule porte d’entrée disponible pour les questions morales.

En consommant pour obtenir des stimuli, on pratique ce que l’on pourrait décrire comme une économie de l’économie. On se donne l’impression de s’économiser en s’ennivrant de loisirs, on se rend capable de supporter des contraintes professionnelles ou sociales trop fortes, cela que l’on soit pauvre ou riche.

On devient incapable de connaître ou de comprendre les rapports réels et pratiques qui relient les contemporains, les proches, qui de fait le sont beaucoup moins. Aussi paradoxale que cela puisse paraître, un pays de branleurs serait incapable de se mobiliser pour obtenir ce qui lui est le plus cher : le temps de loisir. Si les manifestants de 1936 avaient été occupé à tchater, ils n’auraient pas obtenu les congés payées.

Bref, quand on achète des stimuli, on est deux fois plus pauvres. Et quel amour possible dans cette mauvaise telenovelas ?

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Fleur Pellerin ou le mensonge souriant (cliquez sur le lien)

On peut dire des horreurs impunément quand on est ministre et que l’on choisit bien ses mots et les médias dans lesquels on les exprime. Ainsi, dans le Parisien de ce matin, Fleur Pellerin, entre autres médiocrités verbeuses que nous décortiquerons plus tard, déclare «Dans les PME, je ne crois pas à la lutte des classes».

Avoir un avis sur tout ou faire un pas de côté ? Que penser de la destruction des mausolées dans la ville aux 333 saints ?trans

Dans cette tribune, il ne saurait être question de l’avis des habitants de Tombouctou, nous n’avons pas les moyens de leur donner la parole, ni même de questionner les maliens sur ce qu’il pense des destructions qui ont eu lieu en cette fin d’été 2012 dans la ville de Tombouctou. Cela serait absolument passionnant mais en plus d’être difficile à obtenir, ces paroles laisserait dans l’ombre une part importante de la question : dans quelle mesure, nous autres européens sommes concernés par la question et dans quelle mesure faut-il condamner a priori ces destructions ? Au nom de quoi ?

Le CPI considère ces destructions de mausolées pensées par le groupe Ansar Eddin comme des crimes de guerre. La procureur du CPI les a d’ailleurs averti explicitement de ce point se fondant sur l’article 8 du traité de Rome. L’ONU a aussi condamné ces actes destructeurs et ces déclarations ne sont rien comparées à la vague médiatique de condamnation. Quels sont les faits ? Des groupes de Touaregs aidés par d’anciens miliciens libyens et des milices islamistes se sont emparé du nord du Mali, avant de se faire déborder par certains groupes islamistes. Ces derniers, dans les villes qu’ils contrôlent et notamment à Tombouctou, se livrent à diverses exactions, viols, vols, destructions, meurtres, et dans le cas qui nous occupe, blasphème et destruction de lieu sacré et reconnu par des institutions internationales comme faisant partie du patrimoine de l’humanité.   Au moins sept mausolées auraient été détruits.

Chacun est libre de le déplorer et à titre personnel, je le déplore, non pas tant parce que je tiens au lieu saint qu’en s’attaquant aux mausolées, ces groupes islamistes s’attaquent à l’histoire de cette ville qui fut très tôt un pôle universitaire, un lieu de recherche, de pensée et d’enseignement. C’est bien cela qui est menacé, plus que les vieilles pierres qui au demeurant n’en sont pas puisque la plupart des mausolées sont construits en terre crue.

Mais reprenons. Les viols, les vols et les meurtres sont au-delà de toute justification possible, même dans le cas d’une guerre (on ne parle pas ici d’acte de guerre mais de crime de guerre). Il n’est donc pas approprié de chercher à les justifier et l’horreur de ces comportements mérite une condamnation sans appel. Mais l’humanité interdit-elle de détruire des monuments funéraires ? Un groupe nouvellement souverain n’a-t-il de manière urgente besoin de redéfinir les bornes du sacré. Si l’on considère ces combattants, non comme des pirates de passages mais comme des envahisseurs -fanatisés- qui prennent en charge la question du sacré. On se souviendra que dans Anthropologie politique, Balandier définit quatre domaines constitutifs d’un ensemble politique -l’ordonnancement intérieur, les rapports avec l’extérieur, le sacré et l’ambiguïté du pouvoir-. Dans cette optique, l’envahisseur a-t-il le choix de détruire symboliquement les mausolées de Sidi Mahmoud, Sidi Moctar, Cheikh el Kebir et Alpha Moya. Oui, évidemment, l’envahisseur aurait pu être plus rusé dans sa façon de s’emparer de la question du sacré.

Mais c’est là que la question bascule. Soit l’on considère que les frontières des sociétés humaines ne changeront plus et que le droit international se fonde sur cet état de fait ; soit l’on considère que le droit international n’est pas capable de maintenir un statu quo de toutes les manières inconnu dans l’histoire humaine et qu’il se contente d’exiger qu’on épargne les monuments jolis, anciens ou sacrés, ces derniers n’étant plus tant des lieux sacrés qu’une antenne du musée mondial contenant le patrimoine culturel de l’humanité. Si Tombouctou a été construite entre le neuvième et le douzième siècle, alors les 333 saints et les 16 mausolées font partie du patrimoine de l’humanité et doivent être sortis des conflits religieux actifs dans la concurrence pour le sacré que se livrent les parties prenantes maliennes. C’est leur valeur sacré qui est niée parce que cette valeur sacrée fut immédiatement, dès leur construction, la valeur politique et religieuse de ces monuments. Nous avons pris l’habitude de conserver des traces du passé pour édifier les générations présentes, mais a-t-on gardé dressée la statuaire soviétique dans les pays convertis à l’économie de marché ? A-t-on poussé des cris d’orfraie lorsque les statues de Lénine ou de Staline furent abattues ? L’UNESCO interviendra-t-elle pour sauver les statues de l’ex président du Turrkménistan ?

Pourquoi pas mais si ces exemples choquent, il faut comprendre de quoi il est ici réellement question. Ce n’est pas tant les pierres que l’ONU défend qu’une forme de sacré universelle, au delà d’un usage local du sacré. L’ONU, l’UNESCO et la CPI demandent une suspension de l’usage local du sacré. On peut comprendre cet usage et ces querelles comme une forme de barbarie qui ne mène qu’à des guerres et à des destructions. C’est aussi ce rapport local au sacré qui conduit à construire les lieux sacrés, venant valider et célébrer un rapport local à l’ordonnancement du monde.

Pour le dire autrement, si j’étais malien et qui plus est si j’étais un habitant de Tombouctou, je serai probablement opposé à ces destructions et je ferais mon possible pour limiter les dégâts. Depuis la France, je suis peiné par ces destructions, irrités par le fait qu’on utilise ces destructions pour justifier une guerre qui vise un rééquilibrage géo-stratégique. Toutefois, je me souviens que lorsque la Commune a eut lieu, les nouveaux arrivant ont aussi voulu brûler les idoles et cela a fait tomber la colonne Vendôme. Je ne sais au nom de quelle utopie d’une culture mondiale figée et conservée partout dans le monde on interdirait la concurrence sur les choses sacrées, et notamment les édifices sacrés. Les productions humaines ne peuvent de toutes les manières se superposer indéfiniment.  Bref, il s’agit d’un conflit pour le sacré qui concerne les maliens, et si nous souhaitons aider le gouvernement de Bamako, attendons qu’il nous le demande, ou que les maliens manifestent massivement leur désir de voir l’armée française ou l’état français s’engager dans ce conflit. Quoique nous fassions ou pensons, n’oublions pas que c’est au nom d’une certaine conception du sacré qui nous conduit à le muséifier, à le neutraliser dans le jeu politique pour lui substituer d’autres idoles. Il faut d’ailleurs encore considérer la valeur culturelle et politique des ruines. Comme la cathédrale de Dresde brûlée par les bombardements alliées rappelait puissamment la violence de la seconde guerre mondiale. En aucun cas, il ne s’agit de faire une apologie de la destruction, mais simplement de tenir compte de ce petit moteur de l’histoire politique et sociale qu’est l’appropriation de l’expérience collective par l’expérience du sacré, moteur qu’il est complexe de neutraliser.

Tout cela reste à penser,

AD.

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